|
|
 |
Intégrer
après des années
de marginalisation ?
Un peu de cohérence, s.v.p. !
De l'UDC aux socialistes, tout le monde s'exprime depuis quelques
mois sur l'intégration des étrangers, thème de prédilection
en vue des prochaines élections fédérales. Les faits
divers ne manqueront pas hélas d'alimenter un débat, qui
mériterait pourtant d'être traité avec plus de sérieux.
Car ce qu'on nous présente parfois comme une politique cohérente
rate son objectif en laissant de côté les étrangers
au statut précaire, qui devraient pourtant être les premiers
destinataires d'une politique d'intégration.
Il est évidemment légitime de chercher à définir
une politique d'intégration ambitieuse, à un moment où
les faits divers, la propagande populiste et les perceptions subjectives
liées au brassage des populations semblent remettre en cause un
"vivre ensemble" spontané. Encore faut-il voir à
qui s'adresse cette politique. Car paradoxalement, l'intégration
figurant dans la législation sur les étrangers ne concerne
a priori pas grand monde. Mis au bénéfice des bilatérales,
les Européens sont traités à part, et du fait de
la discrimination qui frappe les non-européens, seuls des cadres
et spécialistes venant d'autres pays devraient être admis
en Suisse. Va-t-on vraiment faire une politique d'intégration pour
les directeurs de multinationales ?
Requérants mis de côté
Le problème majeur, largement ignoré, c'est que la politique
d'intégration dont on nous parle laisse délibérément
de côté les demandeurs d'asile, que l'on continue de traiter
en les marginalisant à l'extrême, comme s'ils allaient repartir
dès demain.
C'est pourtant la présence de ces personnes délibérément
précarisées qui est à l'origine du malaise social
qui conduit à vouloir renforcer les mesures d'intégration.
La Suisse officielle se laisse piéger ici par sa volonté
d'exclusion et de dissuasion. Car la réalité est têtue:
même si on s'emploie toujours à perpétuer l'argument
du 90% de cas abusifs, le fait est que près de la moitié
des demandeurs d'asile finissent tout de même par rester en Suisse,
au prix d'un véritable parcours du combattant très peu propice
à une intégration satisfaisante.
Idem pour les sans-papiers
A certains égards les sans papiers, auxquels on s'obstine à
refuser une régularisation massive fondée sur la réalité
économique, font l'objet d'un même traitement. Vivant dans
la précarité, ils ne font bien sûr pas l'objet d'une
politique d'intégration. A long terme, certains d'entre eux finissent
pourtant par décrocher un statut, suite à un mariage, en
lien avec des motifs humanitaires, ou autres. Comme pour les rescapés
du droit d'asile, la Suisse découvre alors l'existence de ces étrangers
qui vivent déjà en Suisse de longue date, et elle voudrait
désormais les sommer de s'intégrer au plus vite.
Tout le paradoxe est là. Dans les faits, notre politique d'intégration
ne s'adresse pas à des nouveaux venus, mais à des femmes
et des hommes qu'on s'est longtemps appliqué à traiter comme
des sous-hommes. Croit-on vraiment que c'est ainsi qu'il est possible
de réussir ?
Un accueil dissuasif
On peut bien souligner, comme le faisaient le 12 janvier les quotidiens
24 Heures et Tribune de Genève, que le problème d'intégration
le plus brûlant s'observe chez certains enfants des migrants des
années 80 et 90. Encore faudrait-il se demander comment ces adolescents
et jeunes adultes d'aujourd'hui ont vécu leur enfance, alors que
leur famille vivait dans la promiscuité d'un logement collectif
pour requérants d'asile ou dans la peur générée
par la clandestinité. Une part de la délinquance, des incivilités
et de l'asocialité qui s'observent ici où là, résulte
à n'en pas douter du gâchis humain lié à notre
politique "d'accueil dissuasif". S'attaquer sérieusement
aux problèmes d'intégration implique de s'attaquer véritablement
à cette question centrale. La plupart des non européens
admis en Suisse sont en effet aujourd'hui des anciens requérants
d'asile et sans papiers.
Une intégration trop tardive
C'est à l'arrivée qu'un immigrant est le plus disposé
à fournir des efforts, parfois considérables, pour se faire
sa place dans la société d'accueil. Il a franchi de nombreux
obstacles pour arriver en Suisse et il reste prêt à en franchir
d'autres pour obtenir enfin le droit à une vie digne. Ceux qui
insistent sur la nécessité de parler la langue du pays,
en en faisant une condition pour l'obtention du permis C avancent en marchant
sur la tête. Ce n'est pas après dix ans de permis qu'il faut
pousser les migrants à parfaire leurs connaissances linguistiques.
C'est tout de suite, quand le nouvel arrivant y est le plus ouvert.
L'apprentissage de la langue
Hélas, s'il existe divers cours de français pour les requérants
d'asile, ils sont partout en nombre insuffisant et se limitent souvent
au b-a ba. Parce qu'elle est essentielle pour s'insérer dans la
société d'accueil la maîtrise de la langue devrait
être un objectif de base des structures d'accueil, et l'occasion
de véhiculer dans le même temps nombre de notions clés
de la vie sociale dans notre pays. Dire à un ancien requérant
qui décroche enfin son permis B après cinq ans de galère
qu'il doit apprendre le français n'a guère de sens. S'il
a pu se débrouiller jusqu'ici, il n'en verra pas la nécessité.
Tout indique, malheureusement, que la Suisse, va poursuivre sa politique
négative à l'égard de ceux qui ne demanderaient pas
moins que de s'y intégrer harmonieusement. Dans ce débat
faussé par les positionnements politiques, l'intégration
n'est malheureusement plus qu'un enjeu électoral utilisé
avec beaucoup d'hypocrisie. On y manie plus la menace du non renouvellement
de permis, que l'invitation à trouver sa place parmi nous dès
le premier jour.
Yves Brutsch
Retour à la page En savoir plus
|