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Réfugiés: prendre le mal à la racine
Pour élargir le débat sur la problématique de
l'asile et le situer dans un contexte plus large, nous publions ci-dessous
l'intervention de M. Jean-Luc Maurer, directeur de l'Institut universitaire
d'études du développement (IUED) de Genève, lors
du débat qui a suivi le Colloque de l'Institut universitaire des
hautes études internationales en collaboration avec le Haut commissariat
des Nations Unies pour les réfugiés en novembre 2000, et
publié dans le compte-rendu du colloque "La Suisse et la protection
internationale des réfugiés"*. (Réd.)
La seule solution vraiment durable au problème des réfugiés
est l'adoption à l'échelle mondiale d'un modèle de
développement équitable et durable, qui garantisse la paix
et la sécurité, des conditions de vie décentes pour
toutes les sociétés de l'humanité, où qu'elles
se trouvent, où qu'elles vivent, au Nord, au Sud, à l'Est
et à l'Ouest. Alors certes allez-vous me dire c'est une vision
assez générale et fort utopique, et nous sommes fort loin
d'une solution durable en la matière. On peut même se demander
si les conditions qui président actuellement à la phase
de globalisation économique dans laquelle nous sommes engagés
depuis la fin de la guerre froide, avec les phénomènes d'inégalités
croissantes entre les pays et, à l'intérieur des pays, entre
les régions que cela entraîne, avec les phénomènes
d'exclusion et de marginalisation qui sont à l'uvre un peu
partout sur terre, ne nous éloignent pas encore un peu plus de
ce type de solution.
Je crois toutefois qu'il ne faut pas abandonner la poursuite de cette
utopie, et la recherche d'un modèle alternatif de développement
durable et équitable, qui relèverait plus des principes
de liberté, d'égalité, de solidarité, solidarité
que l'on appelait en 1789 fraternité. Tous les principes que propose
par exemple un grand esprit comme Amartya Sen, prix Nobel d'économie
il y a deux ans. Il propose dans son dernier ouvrage un changement paradigmatique
du développement: le développement comme liberté,
à la place de ce qui préside actuellement à la globalisation,
fondée davantage sur la recherche infinie du profit, la poursuite
de la croissance sans fin, de la productivité, de la rentabilité,
de la consommation effrénée.
Même si ce but est lointain, je crois qu'il reste valable, et que
pour pouvoir l'atteindre un jour, il n'y a pas d'autre solution que d'étendre
le champ de la gouvernance mondiale, c'est-à-dire de renforcer
les mécanismes internationaux qui sont seuls à mêmes
de réguler cette globalisation, de créer progressivement
les conditions de paix, de sécurité, de vie décente
que je mentionnais à l'instant. Et de ce point de vue, nous avons
vu un certain nombre d'exemples qui vont dans cette direction là,
qui essaient de contribuer justement à élargir le champ
de ces mécanismes.
Tout en uvrant à l'émergence progressive d'une gouvernance
mondiale qui est mieux à même de garantir ce développement
durable et équitable à l'échelle planétaire,
n'y a-t-il pas d'autres choses un peu plus concrètes à envisager
? Je crois qu'effectivement il y a en la matière trois types de
mesures, qui, bien que partielles et temporaires, pourraient contribuer
à faire émerger cette solution durable. Je ferai des remarques
à trois niveaux du processus caractérisant le phénomène
des réfugiés: premièrement au niveau de la prévention,
et je vous demanderai de mettre ce mot "prévention" entre
guillemets, car je crois que c'est véritablement quelque chose
d'assez utopique aussi, la "prévention" du phénomène
des réfugiés; deuxièmement au niveau de l'accueil
et de l'intégration des demandeurs d'asile et des réfugiés
et troisièmement au niveau du retour des réfugiés
et de leur réintégration dans les pays d'origine.
Pour ce qui est de la "prévention", il me semble qu'à
ce stade le meilleur moyen dont nous disposons dans les pays du Nord,
les pays donateurs, les pays développés - appelons-les comme
on veut - pour contribuer à prévenir les situations de crise,
politique, économique et environnementale, qui sont à l'origine
de la violence, de la pauvreté, est de rechercher à notre
propre niveau une plus grande cohérence au niveau de nos politiques
extérieures. Ce thème de la cohérence vous le savez
est crucial depuis les années 1990 au sein de l'OCDE (Organisation
de développement et de coopération économique). Le
Comité d'aide au développement depuis 1991 l'a adopté
comme un des principes moteurs de son action.
Que signifie la cohérence en des termes simples? Cela veut dire
arrêter - comme on le fait depuis cinquante ans - de défaire
de la main gauche ce qu'on fait de la main droite, c'est-à-dire
essayer de coordonner un petit peu les choses, et notamment, éviter
que ce qui se fait de la main gauche, celle de la coopération internationale
au développement, de l'aide publique au développement, soit
systématiquement ignoré, et même je dirai miné
souvent, par ce que fait la main droite, celle du commerce, des mouvements
de capitaux, des investissements, etc
A ce sujet d'ailleurs, un
des grands éléments d'incohérence est de voir que
l'on demande à la coopération internationale au développement
de jouer des rôles de plus en plus importants et variés,
tout en réduisant de plus en plus les moyens dont elle dispose.
L'aide publique au développement est en baisse croissante dans
tous les pays de l'OCDE. La Suisse ne fait pas exception à la règle
malheureusement; le bel objectif des 0,8% du PNB est un rêve dont
on n'ose même plus parler finalement, c'est presque indécent.
Et la Suisse malgré tout est elle-même engagée, et
je crois de manière très positive, dans la recherche d'une
plus grande cohérence. Elle a adopté en 1995 ce que l'on
appelle les lignes directrices Nord-Sud, pour donner des lignes directrices
à sa politique extérieure. Cela dit, en dehors de certains
exemples comme celui qui vient d'être nommé, je crois qu'il
y a encore énormément à faire. Depuis cinq ans, ces
lignes directrices Nord-Sud restent quand même encore largement
sur le papier. Dans notre pays, peut-être plus qu'ailleurs, j'ai
le sentiment, pour m'y frotter un peu au quotidien, d'une compartimentation
extraordinaire entre les différents offices de l'administration
publique, entre l'administration publique et les milieux d'affaires, entre
ces deux là et la société civile dont fait partie
le monde universitaire.
Je ne donnerai qu'un seul exemple: comment peut-on imaginer par exemple
qu'il n'est pas totalement incohérent qu'au moment où l'ancien
OFAEE (Office fédéral des affaires économiques extérieures),
devenu le SECO (Secrétariat d'Etat à l'économie),
soutenait, grâce à des mécanismes divers dont les
fameuses garanties aux exportations, la construction d'un barrage dans
le sud de la Turquie à la frontière de la Syrie et de l'Irak,
en terre kurde bien évidemment, la Suisse était obligée
d'accueillir un grand nombre de réfugiés kurdes. Donc de
la main droite si vous voulez on investissait, on donnait des garanties
à nos entreprises pour participer à cet immense chantier,
et de la main gauche il fallait que l'on fasse face à l'afflux
de réfugiés kurdes qui venaient dans notre pays parce que
tout simplement la construction de ce barrage créait d'énormes
problèmes dans la région de déplacements de populations
et de violences. C'est un exemple parmi tant d'autres. Je crois qu'on
pourrait en trouver beaucoup. Cette recherche d'une plus grande cohérence
est absolument fondamentale.
Le deuxième élément qui me semble important est
l'accueil et l'intégration. Ne pourrait-on pas avoir le courage
de changer de perspective, et arrêter de considérer que les
réfugiés, et plus largement d'ailleurs les migrants, sont
un poids plutôt qu'un atout ? Nous ne sommes plus au début
des années 1970 où le monde occidental était confronté
à des problèmes de chômage croissant. Vous savez qu'en
fonction de la dénatalité, du vieillissement de la population
de la plupart des pays du Nord - les Etats-Unis étant à
cet égard, pour le meilleur et pour le pire, une exception dont
il faut tenir compte effectivement - sont confrontés à des
problèmes de main d'uvre, qui mettent en danger leur propre
développement durable, et dans le développement durable
je pense qu'il nous faut penser au fait de garantir les pensions de nos
retraités.
Je ne vous donne qu'un seul chiffre qui vient des rapports récents
des Nations Unies et de l'Organisation Internationale pour les Migrations.
Il est prévu qu'entre 2000 et 2050, la population européenne
diminuera de 13%, et que le pourcentage des personnes âgées
de plus de 65 ans augmentera de 16 à 29% de la population. Pour
faire face à ce phénomène démographique absolument
colossal, il faudrait en fait avoir recours à 80 millions d'immigrants
qui viendraient compenser ce problème majeur auquel on est confronté.
Face à cela, ne pourrait-on pas changer un petit peu notre perspective,
et comme je le disais à l'instant, au lieu de considérer
les migrants comme un danger, il conviendrait de les considérer
comme une ressource.
Vous savez par exemple que l'Allemagne a essayé de mettre en place
un plan pour recruter 20'000 personnes qualifiées dans le domaine
de l'informatique. Mais l'Italie, pays d'émigration traditionnelle
s'il en est, est elle-même confrontée à des pénuries
de main d'uvre. Et maintenant, les pays du Maghreb qui eux sont
producteurs de main d'uvre pour l'Europe, sont eux-mêmes,
Tunisie en premier, confrontés à des pénuries de
main d'uvre. Donc là, véritablement, on doit avoir
le courage, quel que soit le coût politique de l'affaire, de poser
le problème différemment. Et je crois que cela contribuerait
peut-être à faire émerger les solutions durables dont
on parle ici.
Le troisième point concerne l'aide au retour et à la réintégration.
J'aimerais quand même proposer que l'on essaie d'aller un pas plus
loin en proposant la chose suivante. Est-ce qu'au-delà de ce que
l'on pourra appeler le kit de retour (2'000 francs par adulte, 1'000 francs
par enfant, et tout un tas de mesures très intelligentes et mesurées)
on ne devrait pas essayer de considérer les returnees, les réfugiés
qui retournent dans les pays dont ils sont partis, comme des partenaires
? Ils sont peut-être les ambassadeurs, les médiateurs, les
messagers d'un partenariat accrû entre les pays dont ils sont originaires
et où ils retournent, et ceux dans lesquels ils ont séjourné
temporairement. On n'a pas assez travaillé sur cette question là,
et cela contribuerait certainement à une solution durable. Pendant
les quelques mois, voire parfois années, où ils sont restés
dans le pays d'accueil, ils ont noué des contacts, ils ont acquis
des qualifications, ils ont appris des langues étrangères,
ils ont appris à vivre des relations interculturelles compliquées
dans le pays d'accueil où ils étaient, et en un sens, ils
pourraient être des vecteurs formidables, justement, d'un dialogue
interculturel peut-être un peu moins déficient, et peut-être
d'une chance plus grande de solidarité pour l'humanité.
Je voudrais juste donner un exemple à ce sujet qui est tiré
de la petite expérience que nous avons à l'Institut universitaire
d'études du développement. Nous avons accueilli pendant
des années un contingent assez important d'étudiantes colombiennes,
qui étaient pour la plupart impliquées dans des mouvements
de la société civile. Vu la violence qui règne dans
ce pays, elles ont pensé à un moment ou à un autre
qu'il était peut-être utile de prendre un peu de distance;
elles sont venues étudier à l'Institut universitaire d'études
du développement, ont obtenu des diplômes, et au fil des
ans, ce sont elles qui ont contribué, en ayant vécu en Suisse,
en ayant noué des contacts, à ce que la Suisse aujourd'hui
soit en train de jouer un rôle relativement important dans la recherche
d'une solution à la guerre civile qui règne en Colombie.
Voilà le type de médiateurs auxquels je faisais référence
tout à l'heure.
Ce sont trois pistes qui ne sont pas des solutions durables, mais qui
peuvent peut-être contribuer à ce qu'à terme une solution
durable au problème des réfugiés puisse émerger.
Mais je le répète, et c'est vraiment ma conclusion, la solution
durable en question, c'est évidemment de travailler à l'émergence
d'un modèle de développement équitable et durable,
alternatif à l'échelle planétaire, sans quoi je ne
vois pas de solution durable du tout, je ne vois que de simples pansements
sur des jambes de bois.
Jean-Luc Maurer - directeur de l'IUED
*"La Suisse et la protection internationale des réfugiés",
édité par Vincent Chetail & Vera Gowlland-Debbas, Kluwer
Law International, 2002.
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