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Réfugiés: prendre le mal à la racine

Paru dans Vivre Ensemble n° 92 (avril 03)
(consultation en ligne des articles de VE)

Pour élargir le débat sur la problématique de l'asile et le situer dans un contexte plus large, nous publions ci-dessous l'intervention de M. Jean-Luc Maurer, directeur de l'Institut universitaire d'études du développement (IUED) de Genève, lors du débat qui a suivi le Colloque de l'Institut universitaire des hautes études internationales en collaboration avec le Haut commissariat des Nations Unies pour les réfugiés en novembre 2000, et publié dans le compte-rendu du colloque "La Suisse et la protection internationale des réfugiés"*. (Réd.)

La seule solution vraiment durable au problème des réfugiés est l'adoption à l'échelle mondiale d'un modèle de développement équitable et durable, qui garantisse la paix et la sécurité, des conditions de vie décentes pour toutes les sociétés de l'humanité, où qu'elles se trouvent, où qu'elles vivent, au Nord, au Sud, à l'Est et à l'Ouest. Alors certes allez-vous me dire c'est une vision assez générale et fort utopique, et nous sommes fort loin d'une solution durable en la matière. On peut même se demander si les conditions qui président actuellement à la phase de globalisation économique dans laquelle nous sommes engagés depuis la fin de la guerre froide, avec les phénomènes d'inégalités croissantes entre les pays et, à l'intérieur des pays, entre les régions que cela entraîne, avec les phénomènes d'exclusion et de marginalisation qui sont à l'œuvre un peu partout sur terre, ne nous éloignent pas encore un peu plus de ce type de solution.

Je crois toutefois qu'il ne faut pas abandonner la poursuite de cette utopie, et la recherche d'un modèle alternatif de développement durable et équitable, qui relèverait plus des principes de liberté, d'égalité, de solidarité, solidarité que l'on appelait en 1789 fraternité. Tous les principes que propose par exemple un grand esprit comme Amartya Sen, prix Nobel d'économie il y a deux ans. Il propose dans son dernier ouvrage un changement paradigmatique du développement: le développement comme liberté, à la place de ce qui préside actuellement à la globalisation, fondée davantage sur la recherche infinie du profit, la poursuite de la croissance sans fin, de la productivité, de la rentabilité, de la consommation effrénée.

Même si ce but est lointain, je crois qu'il reste valable, et que pour pouvoir l'atteindre un jour, il n'y a pas d'autre solution que d'étendre le champ de la gouvernance mondiale, c'est-à-dire de renforcer les mécanismes internationaux qui sont seuls à mêmes de réguler cette globalisation, de créer progressivement les conditions de paix, de sécurité, de vie décente que je mentionnais à l'instant. Et de ce point de vue, nous avons vu un certain nombre d'exemples qui vont dans cette direction là, qui essaient de contribuer justement à élargir le champ de ces mécanismes.

Tout en œuvrant à l'émergence progressive d'une gouvernance mondiale qui est mieux à même de garantir ce développement durable et équitable à l'échelle planétaire, n'y a-t-il pas d'autres choses un peu plus concrètes à envisager ? Je crois qu'effectivement il y a en la matière trois types de mesures, qui, bien que partielles et temporaires, pourraient contribuer à faire émerger cette solution durable. Je ferai des remarques à trois niveaux du processus caractérisant le phénomène des réfugiés: premièrement au niveau de la prévention, et je vous demanderai de mettre ce mot "prévention" entre guillemets, car je crois que c'est véritablement quelque chose d'assez utopique aussi, la "prévention" du phénomène des réfugiés; deuxièmement au niveau de l'accueil et de l'intégration des demandeurs d'asile et des réfugiés et troisièmement au niveau du retour des réfugiés et de leur réintégration dans les pays d'origine.

Pour ce qui est de la "prévention", il me semble qu'à ce stade le meilleur moyen dont nous disposons dans les pays du Nord, les pays donateurs, les pays développés - appelons-les comme on veut - pour contribuer à prévenir les situations de crise, politique, économique et environnementale, qui sont à l'origine de la violence, de la pauvreté, est de rechercher à notre propre niveau une plus grande cohérence au niveau de nos politiques extérieures. Ce thème de la cohérence vous le savez est crucial depuis les années 1990 au sein de l'OCDE (Organisation de développement et de coopération économique). Le Comité d'aide au développement depuis 1991 l'a adopté comme un des principes moteurs de son action.

Que signifie la cohérence en des termes simples? Cela veut dire arrêter - comme on le fait depuis cinquante ans - de défaire de la main gauche ce qu'on fait de la main droite, c'est-à-dire essayer de coordonner un petit peu les choses, et notamment, éviter que ce qui se fait de la main gauche, celle de la coopération internationale au développement, de l'aide publique au développement, soit systématiquement ignoré, et même je dirai miné souvent, par ce que fait la main droite, celle du commerce, des mouvements de capitaux, des investissements, etc… A ce sujet d'ailleurs, un des grands éléments d'incohérence est de voir que l'on demande à la coopération internationale au développement de jouer des rôles de plus en plus importants et variés, tout en réduisant de plus en plus les moyens dont elle dispose.

L'aide publique au développement est en baisse croissante dans tous les pays de l'OCDE. La Suisse ne fait pas exception à la règle malheureusement; le bel objectif des 0,8% du PNB est un rêve dont on n'ose même plus parler finalement, c'est presque indécent. Et la Suisse malgré tout est elle-même engagée, et je crois de manière très positive, dans la recherche d'une plus grande cohérence. Elle a adopté en 1995 ce que l'on appelle les lignes directrices Nord-Sud, pour donner des lignes directrices à sa politique extérieure. Cela dit, en dehors de certains exemples comme celui qui vient d'être nommé, je crois qu'il y a encore énormément à faire. Depuis cinq ans, ces lignes directrices Nord-Sud restent quand même encore largement sur le papier. Dans notre pays, peut-être plus qu'ailleurs, j'ai le sentiment, pour m'y frotter un peu au quotidien, d'une compartimentation extraordinaire entre les différents offices de l'administration publique, entre l'administration publique et les milieux d'affaires, entre ces deux là et la société civile dont fait partie le monde universitaire.

Je ne donnerai qu'un seul exemple: comment peut-on imaginer par exemple qu'il n'est pas totalement incohérent qu'au moment où l'ancien OFAEE (Office fédéral des affaires économiques extérieures), devenu le SECO (Secrétariat d'Etat à l'économie), soutenait, grâce à des mécanismes divers dont les fameuses garanties aux exportations, la construction d'un barrage dans le sud de la Turquie à la frontière de la Syrie et de l'Irak, en terre kurde bien évidemment, la Suisse était obligée d'accueillir un grand nombre de réfugiés kurdes. Donc de la main droite si vous voulez on investissait, on donnait des garanties à nos entreprises pour participer à cet immense chantier, et de la main gauche il fallait que l'on fasse face à l'afflux de réfugiés kurdes qui venaient dans notre pays parce que tout simplement la construction de ce barrage créait d'énormes problèmes dans la région de déplacements de populations et de violences. C'est un exemple parmi tant d'autres. Je crois qu'on pourrait en trouver beaucoup. Cette recherche d'une plus grande cohérence est absolument fondamentale.

Le deuxième élément qui me semble important est l'accueil et l'intégration. Ne pourrait-on pas avoir le courage de changer de perspective, et arrêter de considérer que les réfugiés, et plus largement d'ailleurs les migrants, sont un poids plutôt qu'un atout ? Nous ne sommes plus au début des années 1970 où le monde occidental était confronté à des problèmes de chômage croissant. Vous savez qu'en fonction de la dénatalité, du vieillissement de la population de la plupart des pays du Nord - les Etats-Unis étant à cet égard, pour le meilleur et pour le pire, une exception dont il faut tenir compte effectivement - sont confrontés à des problèmes de main d'œuvre, qui mettent en danger leur propre développement durable, et dans le développement durable je pense qu'il nous faut penser au fait de garantir les pensions de nos retraités.

Je ne vous donne qu'un seul chiffre qui vient des rapports récents des Nations Unies et de l'Organisation Internationale pour les Migrations. Il est prévu qu'entre 2000 et 2050, la population européenne diminuera de 13%, et que le pourcentage des personnes âgées de plus de 65 ans augmentera de 16 à 29% de la population. Pour faire face à ce phénomène démographique absolument colossal, il faudrait en fait avoir recours à 80 millions d'immigrants qui viendraient compenser ce problème majeur auquel on est confronté. Face à cela, ne pourrait-on pas changer un petit peu notre perspective, et comme je le disais à l'instant, au lieu de considérer les migrants comme un danger, il conviendrait de les considérer comme une ressource.

Vous savez par exemple que l'Allemagne a essayé de mettre en place un plan pour recruter 20'000 personnes qualifiées dans le domaine de l'informatique. Mais l'Italie, pays d'émigration traditionnelle s'il en est, est elle-même confrontée à des pénuries de main d'œuvre. Et maintenant, les pays du Maghreb qui eux sont producteurs de main d'œuvre pour l'Europe, sont eux-mêmes, Tunisie en premier, confrontés à des pénuries de main d'œuvre. Donc là, véritablement, on doit avoir le courage, quel que soit le coût politique de l'affaire, de poser le problème différemment. Et je crois que cela contribuerait peut-être à faire émerger les solutions durables dont on parle ici.

Le troisième point concerne l'aide au retour et à la réintégration. J'aimerais quand même proposer que l'on essaie d'aller un pas plus loin en proposant la chose suivante. Est-ce qu'au-delà de ce que l'on pourra appeler le kit de retour (2'000 francs par adulte, 1'000 francs par enfant, et tout un tas de mesures très intelligentes et mesurées) on ne devrait pas essayer de considérer les returnees, les réfugiés qui retournent dans les pays dont ils sont partis, comme des partenaires ? Ils sont peut-être les ambassadeurs, les médiateurs, les messagers d'un partenariat accrû entre les pays dont ils sont originaires et où ils retournent, et ceux dans lesquels ils ont séjourné temporairement. On n'a pas assez travaillé sur cette question là, et cela contribuerait certainement à une solution durable. Pendant les quelques mois, voire parfois années, où ils sont restés dans le pays d'accueil, ils ont noué des contacts, ils ont acquis des qualifications, ils ont appris des langues étrangères, ils ont appris à vivre des relations interculturelles compliquées dans le pays d'accueil où ils étaient, et en un sens, ils pourraient être des vecteurs formidables, justement, d'un dialogue interculturel peut-être un peu moins déficient, et peut-être d'une chance plus grande de solidarité pour l'humanité.

Je voudrais juste donner un exemple à ce sujet qui est tiré de la petite expérience que nous avons à l'Institut universitaire d'études du développement. Nous avons accueilli pendant des années un contingent assez important d'étudiantes colombiennes, qui étaient pour la plupart impliquées dans des mouvements de la société civile. Vu la violence qui règne dans ce pays, elles ont pensé à un moment ou à un autre qu'il était peut-être utile de prendre un peu de distance; elles sont venues étudier à l'Institut universitaire d'études du développement, ont obtenu des diplômes, et au fil des ans, ce sont elles qui ont contribué, en ayant vécu en Suisse, en ayant noué des contacts, à ce que la Suisse aujourd'hui soit en train de jouer un rôle relativement important dans la recherche d'une solution à la guerre civile qui règne en Colombie. Voilà le type de médiateurs auxquels je faisais référence tout à l'heure.

Ce sont trois pistes qui ne sont pas des solutions durables, mais qui peuvent peut-être contribuer à ce qu'à terme une solution durable au problème des réfugiés puisse émerger. Mais je le répète, et c'est vraiment ma conclusion, la solution durable en question, c'est évidemment de travailler à l'émergence d'un modèle de développement équitable et durable, alternatif à l'échelle planétaire, sans quoi je ne vois pas de solution durable du tout, je ne vois que de simples pansements sur des jambes de bois.

Jean-Luc Maurer - directeur de l'IUED

*"La Suisse et la protection internationale des réfugiés", édité par Vincent Chetail & Vera Gowlland-Debbas, Kluwer Law International, 2002.

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