Une politique teintée de raciseme et de xénophobie
Le degré zéro de l'asile
Nous publions ici un texte de Boël Sambuc, vice-présidente
de la Commission fédérale contre le racisme, rédigé
à l'occasion de la Journée du réfugié du 18
juin. Cet article de réflexion plus global permet de prendre du
recul. Il nous a aussi intéressé par sa manière de
rejoindre les préoccupations régulièrement exprimées
dans Vivre Ensemble concernant la dérive xénophobe de la
politique d'asile et son rôle de "laboratoire" dans le
démantèlement de l'état social. (réd.)
Le 17 mars marque le degré zéro dans l'histoire de la politique
de l'asile de notre pays. Ce jour-là, sur le plan des droits de
l'homme, la Suisse est entrée en état de régression.
En l'absence de toute menace sur le pays et avec un nombre de demandes
d'asile au plus bas, le Conseil des Etats a souscrit à un durcissement
sans précédent de la législation. Plus qu'un coup
d'arrêt à une politique jugée laxiste, il faut y voir
une tentative de déconstruction du dispositif du refuge en Suisse.
A terme, c'est sans doute le système des droits humains qui est
visé, tel qu'il a été élaboré en Europe
et dans notre pays depuis deux générations, sur la base
de la Convention européenne des droits de l'homme et de la Constitution
fédérale.
Dérive annoncée
Vue sous cet angle, la législation sur l'asile est devenue l'enjeu
emblématique d'un rapport de forces politique opposant les tenants
de la démocratie libérale de l'Etat de droit helvétique
actuel aux partisans d'une révolution conservatrice. Dans ce sens,
si nous ne réagissons pas, il est à craindre que les restrictions
des libertés fondamentales des personnes relevant de l'asile n'annoncent
une dérive autoritaire dans d'autres domaines.
Devoir de protection bafoué
Il est encore temps de s'opposer à une évolution qui n'est
en rien inéluctable. Dans le passé, la Suisse a disposé
d'une législation de l'asile progressiste en comparaison internationale,
conforme à l'idéal humaniste de l'après- guerre.
L'époque n'était pas encore au soupçon généralisé
d'abus. Au contraire, dans le discours officiel comme au sein de la population,
prévalait l'attachement au devoir ancestral d'hospitalité
et de protection des personnes persécutées dans leur pays
d'origine.
Aujourd'hui, à coups d'affiches mensongères et xénophobes,
les termes du débat public ont été inversés.
A la demande de sécurité des réfugiés on oppose
le sentiment d'insécurité de la population. Au devoir de
protection de la Confédération, on répond par l'abandon
ou le renvoi forcé et on invoque le souci d'économies.
Racisme omniprésent
Un aspect largement sous-estimé dans le débat est la permanence
du racisme à l'encontre des réfugiés. Or, nous sommes
convaincus que les préjugés racistes et les fantasmes liés
au métissage et à la pureté culturelle ont été
et sont toujours, de façon consciente ou non, des raisons importantes
au durcissement de la politique officielle de l'asile.
En 1985, le Conseil fédéral déclarait ainsi devant
le Parlement: "
contrairement à la situation de 1956
ou de 1968, le public ignore souvent tout des raisons qui ont poussé
les réfugiés à fuir. La couleur de leur peau, leur
culture si différente de la nôtre nous effraient."
C'est un fait que la majorité des candidats à l'asile vient
des pays extra-européens. Il est aussi significatif qu'un nombre
surprenant de personnes frappées de décision de non-entrée
en matière depuis avril 2004 sont des Noirs.
Discours ravageurs
Dans le domaine de l'asile, les discours d'incitation à la haine
ethnique et religieuse et en particulier la criminalisation des personnes
noires ont eu manifestement le temps de déployer tout leur venin,
jusque dans les administrations cantonales et fédérales,
atteignant des sommets lors de chaque campagne de votation.
Comment expliquer sinon, dans plusieurs cantons ou communes, le peu d'empathie
constatée à maintes occasions vis-à-vis des plus
vulnérables même quand ceux-ci sont exposés à
des situations intolérables ? Pas de toit pour dormir, pas de soins
élémentaires, pas moyen de rester ni de partir: du jour
au lendemain, des hommes, des femmes et des enfants sont rejetés
littéralement aux marges de la communauté humaine, certains
après de longues années passées en Suisse.
Conformes à la loi ou non, beaucoup de ces mesures paraissent
aujourd'hui dépourvues de légitimité éthique.
Le sentiment finit par s'imposer d'un nombre indéterminé
de personnes livrées, en raison de leur absence de statut, à
une procédure administrative déshumanisante et privées
de toute possibilité de se faire entendre, avec la bénédiction
explicite ou tacite de la majorité des responsables politiques.
Focalisation du débat
La question de l'ouverture ou de la fermeture de la Suisse aux étrangers
a été au cur du discours de l'appareil étatique
depuis le début du XXe siècle comme si la seule façon
pour le pays de se construire et de préserver son existence était
de se positionner "contre" les autres. Toutefois, aujourd'hui,
il y a quelque chose de plus: la focalisation du débat identitaire
et nationaliste sur un phénomène somme toute mineur pour
l'avenir du pays, l'asile, est source de division et de désagrégation
sociale. Cette démarche est aussi le fruit d'une stratégie
patiente de décrédibilisation des droits humains tels que
stipulés dans les conventions internationales liant la Suisse.
L'engagement pour la défense des droits humains est aux antipodes
du nationalisme teinté de racisme et de xénophobie qui tente
de s'imposer dans la vie politique suisse. Lui faire barrage c'est faire
preuve de patriotisme institutionnel.
Boël Sambuc, vice-présidente de la Commission fédérale
contre le racisme
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