Articles
Les principaux articles de notre bulletin de liaison, accessibles par
numéro.
Vivre Ensemble N° 127,
avril 2010
|
|
Editorial ENTRE JOIE ET ECOEUREMENT
Sophie Malka, notre chère coordinatrice, vient
d’avoir la joie de mettre au monde un magnifique
petit garçon et c’est donc à moi que revient le
plaisir de la remplacer pour l’édition de deux
numéros de Vivre Ensemble. Nous lui souhaitons de
faire le plein de douceur durant son congé
maternité.
Ayant un regard novice sur le système de l’asile, je
ne peux m’empêcher d’être profondément choquée
par les méthodes utilisées par notre pays, et plus
généralement par l’Europe, pour régler le sort des
personnes à qui l’on n’accorde pas le droit de
s’installer sous nos latitudes.
Comment croire que, durant plus d’une année,
l’Office fédéral des migrations (ODM) s’est permis
de renvoyer près de 3000 personnes sans leur
laisser, de facto, la possibilité de faire recours. Et
ce, jusqu’à ce que le TAF mette enfin un terme à
cette pratique illégale qui scandalisait toute
personne s’inquiétant du sort des demandeurs
d’asile!
La méthode choisie par l’Office fédéral des
migrations, appuyé par les cantons, pour renvoyer
les «cas Dublin» a créé des situations personnelles
insupportables et irréparables. (voir notre dossier
page 2). Désormais, les renvois sont notifiés 5 jours
à l’avance. Maigre satisfaction. Personne
n’endossera la responsabilité de ces drames
personnels et, surtout, la Suisse continuera de
fermer les yeux sur les conditions déplorables de
vie qui attendent ces demandeurs d’asile en Italie, à
Malte ou en Grèce.
Mettre sciemment des hommes, des femmes et
même des enfants (p. 6) dans des situations
impossibles pour s’en débarrasser semble être une
spécialité de plus en plus répandue. Et surtout, une
source de souffrance et de stress inacceptable. À
trop vouloir mettre la lutte contre les abus au
centre de ses préoccupations, le système de l’asile
a des relents nauséabonds. Nos Etats en oublient
les droits fondamentaux de l’être humain et
ressemblent chaque jour un peu plus pour ces
«individus de seconde zone» à la terre oppressive
et sans espoir qu’ils ont quittée. Peut-être est-ce
le but finalement. Car, comme on l’entend si
souvent au café du commerce, «on ne peut pas
accueillir toute la misère du monde!» Peu importe si
l’on y perd notre âme au passage.
Heureusement, face à cette logique implacable et à
cette froide machine étatique, il y a encore des
hommes et des femmes d’exception qui continuent
de croire en des valeurs telles que le respect et
l’entraide. Dans ce numéro, vous découvrirez
l’association Point d’ancrage (p.16), un lieu
où les requérants d’asile peuvent avoir un moment
de répit et le sentiment d’être compris. Car, comme
l’explique l’abbé Jean-Pierre Barbey, l’éloignement
de chez soi pour rechercher une terre d’accueil est
l’une des épreuves les plus pénibles qu’un être
humain puisse endurer. Et, durant ce long combat,
certaines familles peuvent compter sur des
personnes comme Marianne et Jean Buttet pour les
parrainer (p.18). Grâce à eux, espérons que ce petit
homme qui vient de naître du bon côté de la
barrière n’aura pas, un jour, à rougir de sa
nationalité.
Virginie Monnet
|
|
DUBLIN
DES MILLIERS DE RENVOIS ILLEGAUX: L'ODM HORS LA LOI
Depuis des mois, des dizaines de mandataires
l’écrivaient dans leurs recours : la pratique de
l’Office fédéral des migrations (ODM) consistant à
communiquer au dernier moment la décision de
renvoi vers un autre pays de l’espace Dublin est
illégale. Elle n’avait pas d’autre but que d’empêcher
le dépôt d’un recours avant l’expulsion. Une
décision de principe du Tribunal administratif
fédéral, rendue le 2 février, a fini par y mettre le
holà. Mais dans l’intervalle, ce sont des milliers de
renvois qui ont eu lieu en violation du droit.
C’est peut-être le plus grand dérapage, parmi tous
les abus que s’autorise constamment l’ODM. Car le
droit à un recours effectif est solidement ancré
dans la législation, comme dans la Convention
européenne des droits de l’homme. Mais cela n’a
pas empêché l’ODM d’entraver systématiquement
ce droit de recours par un procédé qui viole toutes
les règles touchant à la notification d’une décision.
En pratique, l’ODM a décidé de ne pas envoyer ses
décisions par courrier recommandé au requérant ou
à son mandataire, mais de la transmettre au
canton, avec la consigne d’attendre que le renvoi
soit imminent pour la communiquer. Et quelle
communication : arrestation subite à l’aube et
conduite immédiate à l’aéroport. Même si le
requérant avait donné procuration à un mandataire
d’agir à sa place, celui-ci n’était, le plus souvent,
informé que quelques heures à l’avance, voire
seulement après le renvoi.
Si quelques recours ont pu, malgré tout, être
déposés à temps, et obtenir un effet suspensif qui
a bloqué le renvoi, d’autres n’ont pu intervenir
qu’après coup entraînant parfois des décisions du
TAF ordonnant le retour en Suisse de l’intéressé.
Encore fallait-il que le contact ne soit pas perdu
avec ce dernier. Mais, pour la grande masse des
requérants qui n’avaient pas de mandataire, le
renvoi était imparable puisque la police, après
interpellation, ne les laissait bien sûr pas se rendre
dans une permanence juridique pour demandeurs
d’asile.
COMPLICITÉ DES CANTONS
Avec certaines variantes, cette façon de faire a duré
près d’une année et concerné environ 3'000
personnes. Et si l’ODM a dans cette affaire la
responsabilité principale, il faut souligner que tout
cela n’a été possible qu’avec la complicité des
cantons. Des centaines de fonctionnaires et de
policiers ont ainsi accepté d’être les exécutants
serviles d’une pratique dont n’importe quel juriste
pouvait constater l’illégalité. Des mois avant que le
TAF n’adopte son arrêt de principe, des dizaines de
décisions rendues par un juge unique étaient déjà
parvenues aux cantons en soulignant le caractère
irrégulier de la pratique à laquelle ils se prêtaient.
Mais les cantons ont choisi d’obéir à l’ODM, plutôt
que de respecter le droit.
Personne, bien sûr, ne parle de commission
d’enquête, fédérale ou cantonale, pour tirer au clair
la façon dont les droits fondamentaux ont pu être
ainsi délibérément bafoués, aussi longtemps et un
aussi grand nombre de fois. A certain égards, les «
renvois Dublin » sont banalisés derrière l’idée que
ceux-ci sont de toute façon inéluctables, et que
même en laissant les intéressés recourir, cela n’y
changerait rien. C’est faux. Le « règlement Dublin
II » prévoit certes des critères précis pour
déterminer l’Etat responsable d’une demande
d’asile. Mais ce même règlement prévoit la
possibilité d’y déroger pour des motifs
humanitaires, notamment pour tenir compte de cas
vulnérables. Cette clause de souveraineté offre une
marge de manœuvre sur laquelle les autorités
doivent se prononcer. Actuellement, seuls les
renvois vers la Grèce font parfois l’objet de
dérogations. Le système d’asile y est, en effet,
complètement bloqué (le taux d’admission y est
quasiment nul) et les demandeurs d’asile risquent
d’être détenus dans des conditions que la Cour
européenne des droits de l’homme qualifie
d’inhumaines. Mais l’Italie, où nombre de
personnes renvoyées se retrouvent à la rue, Malte,
où le système d’accueil est débordé, et d’autres
posent problème lorsqu’il s’agit de malades, de
familles avec enfants en bas âge ou de femmes
seules. Il faudra bien un jour ou l’autre que la
Suisse finisse par admettre la réalité.
Yves Brutsch
Violée en Italie >>
Elle est renvoyée à nouveau
Ceux qui regardaient l’émission Infrarouge de la
TSR le 9 décembre ont vu avec effroi une vidéo
relatant le sort de cette femme renvoyée en Italie
sans même que la police vaudoise ne lui laisse le
temps de s’habiller et de prendre des effets
personnels alors qu’elle avait ses saignements
menstruels. Débarquée à Rome habillée d’un
pyjama ensanglanté, abandonnée à elle-même, elle
finira séquestrée et violée par un homme qui
prétendait l’aider. Revenue à Vevey grâce à des
compatriotes, elle dut encore subir un avortement
des suites de ces viols. A ce stade, il y avait déjà de
quoi s’inquiéter des conséquences de ces « renvois
Dublin » exécutés aveuglément. Mais il y a pire.
Suite à son retour, l’ODM n’a rien trouvé de mieux
que de prendre une nouvelle décision de renvoi sur
l’Italie, soi-disant pays « sûr ». Un recours a pu être
déposé. Mais le 5 février, le TAF lui-même
confirmait le renvoi. « Les sévices sexuels dont
l’intéressée aurait été victime, même s’ils devaient
être conformes à la réalité, ne sauraient justifier
l’existence d’un risque concret et sérieux qui
puisse se répéter après un nouveau renvoi en
Italie ». L’écœurement, ici, est à son comble.
YEB
Abri de protection civile >>
L’attente du renvoi, la peur au ventre
Sur le canton de Vaud, les personnes concernées
par une procédure Dublin ont été regroupées dans
un abri de protection civile à Nyon. Le matin autour
des six heures, des policiers descendent à l’abri
prendre le ou les requérants qui seront renvoyés.
Aucun d’entre eux n’a reçu de décision de renvoi
puisque celle-ci est remise après l’arrestation par
les policiers eux-mêmes. Cette situation crée donc
une psychose collective car, du point de vue des
requérants, les policiers viennent en prendre un,
deux ou trois au hasard. Ils ne savent pas quel jour
sera le leur. Chaque nuit, ils attendent. Certains
vont errer dans les rues la nuit. Ils vivent dans
l’angoisse d’être demain le suivant. Cette angoisse
persistante prend de jour en jour plus de
proportions et occupe toute leur vie. Des actes
aussi simples qu’avoir de l’appétit ou dormir sont
dominés par l’anxiété. Le cours ordinaire de la
pensée est interrompu et absorbé par cette
perspective du renvoi forcé, on ne sait ni quand, ni
où. La vie est figée ou pétrifiée. Les requérants pris
dans le système Dublin n’ont pas d’existence. Ils
sont indignes c’est-à-dire sans voix dans l’espace
public, enfermés dans la relation à l’autorité de
police qui décide secrètement de leur sort avant de
les placer devant le fait accompli de leur renvoi.
Extrait d’un article à paraître de
Karin Povlakic : « Légalité et arbitraire, le renvoi des
cas Dublin ».
YEB
Décision annulée >>
l’ODM récidive
Troubles oculaires et perte partielle de motricité
suite à un accident vasculaire, diabète, anomalie
cardiaque : c’est le tableau que les médecins ont
brossé d’un demandeur d’asile camerounais que
l’ODM voulait renvoyer en Italie, où il risquait de se
retrouver à la rue. Dans son cas, un recours avait
pu être fait à temps, en octobre dernier, et le TAF
avait suspendu le renvoi, avant d’annuler la
décision pour défaut de motivation sur la question
du suivi médical. Le TAF écrivait, en outre,
expressément dans cet arrêt « l’ODM devra veiller à
notifier l’original de sa nouvelle décision au
mandataire du recourant ». Résultat : le 2 février, la
police genevoise venait arrêter par surprise ce
requérant, pour le renvoyer sur-le-champ en Italie.
La mandataire se verra uniquement informée par un
fax envoyé le jour même, de façon à ce qu’elle ne
puisse pas recourir à temps comme la première
fois.
Même face à un malade, les fonctionnaires
fédéraux et cantonaux ont choisi de faire preuve de
l’acharnement le plus complet, en désobéissant
ouvertement aux ordres des juges. Un mépris du
droit qui fait froid dans le dos.
YEB
|
|
ANALYSE
DES REQUÉRANTS MINEURS RETENUS EN ZONE DE TRANSIT
L’ATTENTE A HUIS CLOS
Chaque année, 3% des demandes d’asile sont
déposées dans les aéroports de Zürich ou de
Genève, dont une petite partie par des mineurs qui
sont astreints de séjourner dans la zone de transit.
En 2009, cette restriction de liberté, qui peut durer
jusqu’à 60 jours au maximum, a concerné quelque
22 mineurs. Dans le cadre du mandat que lui a
confié le Département de l’instruction publique,
l’association elisa-asile a publié une étude qui
examine leurs conditions d’hébergement.
La rétention-détention de mineurs dans les
aéroports suisses est un phénomène peu connu et
encore marginal dans le domaine de l’asile. Si cette
restriction de liberté peut faire l’objet d’un recours
auprès du TAF, le Tribunal n’a encore jamais
examiné la conformité des conditions
d’hébergement des mineurs séjournant dans la
zone de transit à l’aune du droit international. En
l’espèce, si la mise en œuvre de l’accord de
Schengen a mené à une nette amélioration des
conditions de séjour, respectent-elles pour autant
les standards minimaux en matière d’hébergement
des requérants d’asile mineurs ? Afin de répondre à
cette question, il faut qualifier la forme de
restriction à la liberté subie. À cet égard, la CRA
s’alignant sur une partie du jugement rendu par la
Cour EDH dans l’Affaire Amuur c. France considéra
que la détention et la rétention étaient par essence
identiques et ne différaient que par leur intensité.
L’évaluation de la Cour EDH est plus tranchée
puisque selon elle : « l’étranger retenu en zone de
transit est considéré comme en détention lorsque la
seule possibilité qu’il a de quitter la zone transit est
celle de se rendre dans un pays qu’il a quitté en
raison de menaces dont il se prétendait être
l’objet ». Pour le Comité européen pour la
prévention de la torture, un séjour en zone de
transit peut s’apparenter à une privation de liberté
et entre donc dans son mandat. La question de la
qualification est d’une importance fondamentale
puisque le risque inhérent à une qualification
erronée est de priver l’individu des garanties et des
protections prévues par les instruments juridiques
pertinents.
PAS DE PLAINTES INDIVIDUELLES
Et justement, quel est le droit applicable en zone
internationale de transit ? Le droit national étant
quasiment muet en la matière, il faut se tourner
vers le droit international. Il ressort de la
jurisprudence de la Cour EDH que la zone de
transit d’un aéroport est sous la juridiction de
l’Etat. La Suisse doit donc s’y acquitter de ses
obligations internationales. Le droit pertinent en la
matière est soit européen soit international. Reste à
savoir qui va pouvoir le faire appliquer et comment.
Bon nombre des normes internationales utilisées
font partie du droit non contraignant pour la Suisse,
et ne permettent donc pas aux mineurs de s’en
prévaloir face à une autorité judiciaire. Pour leurs
parts, la Convention européenne des droits de
l‘homme (CEDH) et la Convention relative aux droits
de l’enfant (CDE) font toutes deux partie du droit
contraignant, mais pour cette dernière le caractère
auto-exécutoire des normes (possibilité de les
invoquer directement devant le juge national) est
actuellement encore l’objet de polémiques en
Suisse. Et la CDE ne connaît pas (encore) de
mécanisme de plaintes individuelles permettant à
un mineur dont l’un des droits garantis par la
Convention aurait été violé de déposer une plainte.
UN VIDE DE PROTECTION À COMBLER
La Cour EDH analysa récemment les conditions de
détention de quatre enfants mineurs détenus avec
leur mère dans un centre de détention
administrative en Belgique avant leur expulsion du
territoire. Elle jugea qu’elles avaient atteint le seuil
de gravité de l’art. 3 CEDH, c’est-à-dire qu’elles
constituaient des traitements inhumains et
dégradants au vu notamment de l’âge de l'enfant,
de la durée de la détention, et des répercussions
psychologiques engendrées. La Cour trouva
également que cette détention violait le droit à la
liberté des enfants qui n’avait pas été garanti de
manière suffisante, précisant qu’un lien doit exister
entre le motif invoqué pour la privation de liberté
d’une part et le lieu ainsi que le régime de
détention d’autre part. Enfin, la Cour cita à de
nombreuses reprises la CDE ce qui peut sembler de
bon augure, mais laisse craindre que le degré de
non-respect des droits de l’enfant quant à ses
conditions d’hébergement ne doive atteindre le
seuil de gravité de l’article 3 CEDH pour se voir
protéger. Entre les deux, il y a un vide de protection
que nos tribunaux doivent combler et nous
comptons bien le leur rappeler.
YASMINA SONDEREGGER
MEMBRE D’ELISA-ASILE
UN SÉJOUR DERRIÈRE DES GRILLAGES
En 2009, suite à la mise en œuvre de l’accord de
Schengen, de nouvelles structures d’hébergement
pour les requérants d’asile ont été mises en place à
l’aéroport de Genève avec quelques améliorations.
Les locaux d’hébergement pour les requérants
d’asile comptent désormais trois dortoirs au lieu de
deux, le troisième devant servir à loger des mineurs
isolés ou des familles pour un total d’environ 35
places. Ces pièces ont dorénavant la lumière du
jour et les requérants peuvent se rendre à l’air «
libre » grâce à une structure grillagée se trouvant
sur le toit des locaux. Les requérants peuvent se
déplacer à l’intérieur de la zone internationale de
transit non-Schengen qui est moins étendue
qu’auparavant.
L’Organisation für Regie und Spezialaufträge (ORS)
est responsable de l’hébergement et de
l’encadrement des requérants d’asile. Les locaux
comprennent des sanitaires, une buanderie,
quelques livres, deux ou trois jeux pour les
enfants, un baby-foot, une télévision et des tables
dans la salle de séjour. Les requérants disposent de
3 francs par jour afin notamment de s’acheter des
cartes de téléphone, ils ont accès au bureau de
consultation juridique d’elisa-asile et bénéficient
des visites de 4 diacres de l’AGORA. Les repas sont
livrés chaque jour et l’ORS permet aux requérants
qui le souhaitent de cuisiner eux-mêmes. Si ces
conditions ne représentent pas la panacée pour des
adultes, elles le sont encore moins pour des
mineurs qui se retrouvent souvent à jouer dans
l’étroit couloir central...
YS
|
|
TEMOIGNAGE
CETTE VIE EN FOYER QUI TUE LA VIE DE FAMILLE
LE CALVAIRE DE REFICA
Quand une famille vit dans un foyer
d’hébergement pendant plusieurs années, elle ne
peut que se résigner à subir les désagréments de la
promiscuité, avec pour prime des tensions
quotidiennes entre époux. Les femmes en souffrent
davantage, à l’instar de Refica, une Kosovare qui vit
avec sa famille (cinq personnes) dans deux pièces
au foyer de Saconnex
Nous avions au départ l’intention de donner la
parole à plusieurs femmes vivant avec leur famille
dans un foyer pour requérants d’asile afin qu’elles
nous décrivent elles-mêmes les conditions de vie
qui sont les leurs dans ces lieux qui, selon les dires
des pensionnaires, sont hostiles à toute vie
familiale. Mais, des craintes irrationnelles ont
empêché toutes les femmes contactées de
s’épancher sur leurs expériences, sauf une. Refica,
une jeune femme kosovare, originaire de la
Macédoine.
Refica a pris le chemin de l’exil avec son mari et
ses trois enfants en 2003. La famille est accueillie
depuis cette année-là au foyer de Saconnex. Refica
et son mari sont toujours dans l’attente d’un
permis de séjour stable en remplacement du
permis provisoire qui leur « barre le chemin de
l’intégration » dans la société genevoise. Leurs trois
enfants, eux, ont reçu un permis B. Cette situation
ne fait que renforcer l’amertume dans le couple qui
vit un calvaire depuis le démarrage de leur
procédure d’asile en Suisse.
Refica, vulnérable et meurtrie par les souffrances
de la guerre, avait raconté lors de son audition des
détails sur ce qu’elle a subi pendant le conflit en
Macédoine en tant que femme entre les mains de
soudards. Elle n’avait jamais révélé ces faits à ses
proches. Pour son grand malheur, le rapport de son
audition a été envoyé à l’adresse de son mari. Ce
dernier a pris connaissance des faits. Depuis lors,
le couple vit dans une tension indicible. Refica vit la
tête basse, subissant le regard accusateur de son
époux en permanence.
PROMISCUITÉ ET MANQUE DE
PERSPECTIVE
D’autre part, cette famille vit dans des conditions
de vie précaire; la cuisine du foyer est équipée de
deux gazinières pour treize familles. Ainsi, l’attente
est longue si l’on veut se mijoter un repas. Pour
atteindre les sanitaires, il faut franchir
d’interminables couloirs où traînent des personnes
ivres ou au comportement pour le moins bizarre.
Pour Refica, la vie intime est une notion presque
inexistante dans le quotidien de sa famille. «Les
enfants qui sont tous adolescents dorment à nos
côtés», déclare-t-elle. Effectivement, ils cohabitent
tous ensemble dans deux minuscules chambres
ouvertes l’une sur l’autre, où sont juxtaposés des
lits pour le mari, sa femme et les enfants.
Le père de famille se lève tous les matins pour aller
travailler. Mais son emploi est un pis-aller qui
rapporte juste de quoi payer les factures. Il déplore
le manque de perspectives avec une autorisation
provisoire de séjour. Refica et sa famille ont le
sentiment d’être confinés depuis des années dans
un réduit où il n’est pas possible de rêver d’une vie
meilleure.
L’assistante sociale qui s’occupe de la famille de
Refica, Lefteri Hasanaj m’explique qu’elle et ses
collègues font de leur mieux pour donner un peu
de réconfort aux pensionnaires du foyer mais « il
est difficile pour des gens qui vivent depuis sept
ans dans un foyer de ne pas ressentir de plus en
plus fort la frustration et l’humiliation. » Ces
personnes sont vraiment isolées de la société qui
prétend les accueillir, tournent en rond et plongent
progressivement dans l’abîme des pensées
négatives.
SALIMA KHADR
Article paru dans Voix d'Exil
|
|
ASSOCIATIONS
POINT D’ANCRAGE, UN SERVICE D’ÉGLISE EXPERT EN HUMANITÉ
UNE PERSÉVÉRANCE À TOUTE ÉPREUVE
Point d’Ancrage est un espace d’accueil ouvert
aux migrants. Ce centre fribourgeois relève de la
mission de l’Eglise catholique et travaille en lien
avec l’Eglise réformée. L’esprit qui anime les
responsables de ce lieu est celui d’une ouverture,
dans un respect profond des religions, des cultures
et des origines de chaque arrivant.
Qui s’est jamais demandé ce que vit, ce que
ressent, ce que peut souffrir une personne vivant en
Suisse comme requérante d’asile ? Tout au long de
l’année, les permanents de Point d’Ancrage
rencontrent ces femmes, ces hommes, leurs
enfants, tous déracinés, arrachés à la familiarité de
leur quartier, de leur village. L’attente du lendemain
est bourrée d’angoisse : négative ou positive. La
réponse vous fait basculer, en un instant, d’un côté
ou de l’autre de l’existence : un avenir à construire
ou le début du chaos.
L’ouverture de Point d’Ancrage est le fruit d’une
formidable persévérance de quelques religieuses et
religieux du canton de Fribourg. Ils étaient présents
en 2001, lors de l’occupation de l’église de St-Paul
au Schönberg et aux côtés des sans-papiers.
Experts en humanité, ils ont eu le courage
d’accueillir dans leurs couvents des personnes
menacées de renvoi. Le tout a valu, pour les
accueillants, quelques condamnations à des
amendes, et pour les accueillis, quelques fois en
tout cas, une régularisation. Affaire de
persévérance...
NE LAISSER PERSONNE À L’ABANDON
L’objectif premier des personnes qui animent le
centre Point d’Ancrage est d’offrir à leurs hôtes une
table d’accueil et des espaces de détente ; ça
fonctionne comme ça. Le mercredi à midi est un
moment particulièrement convivial. Une
quarantaine d’ami(e)s de tous pays, adultes et
enfants, se retrouvent pour le repas : occasion de
beaucoup d’échanges, d’informations, de réconfort
partagé.
C’est que la situation du requérant est fortement
empreinte d’une expérience de la solitude. Bien
sûr, il y a la vie dans les centres d’hébergement...
mais quelle vie ? Chacun et chacune se retrouve
seul, face à son problème... terriblement seul. Une
des particularités de Point d’Ancrage est d’offrir un
service qualifié d’écoute. Un intervenant donne
l’entier du temps nécessaire à chaque personne qui
le sollicite pour faire le point, pour reprendre les
choses depuis le départ, s’orienter dans le moment
présent.
A qui Angelica peut-elle confier sa détresse ?
Femme d’origine éthiopienne, elle est mère de deux
enfants nés de son amour avec un homme
érythréen. Sa situation est tragique. L’Ethiopie
menace de renvoyer ses deux enfants, reconnus
ennemis, dans le pays de leur père.
L’administration fédérale, elle, après étude du
dossier, a finalement rejeté la demande d’asile et
exige le départ de cette famille.
A Point d’Ancrage, devant de telles situations et
devant tant d’autres, on n’est pas prêt de baisser
les bras. Il ne s’agit pas d’entretenir de faux
espoirs. Il ne s’agit, ni plus, ni moins, en un tel cas,
de prendre en compte la détresse humaine : on
n’abandonne pas, au bord du chemin, quelqu’un
dans une telle situation. L’administration a ses
raisons. La personne, elle, n’échappe pas à
l’évidence qui la saisit : son retour, c’est le drame.
Reste à savoir quel prochain pas accomplir ! Quel
contact réaliser de toute urgence ? Jusqu’à quel
niveau d’autorité politique va-t-il falloir recourir ?
FAIRE TOMBER LES ÉTIQUETTES
Cette expérience vécue illustre l’engagement des
responsables de Point d’Ancrage. Sa pratique est
simple : accueillir la personne, l’écouter,
l’accompagner ensuite dans l’ensemble de son
parcours. Pour le cas où quelqu’un accepte le
retour au pays, Point d’Ancrage peut lui assurer,
grâce à son réseau, des adresses de maisons
religieuses et des centres CARITAS locaux dans le
pays concerné auxquelles il peut, s’il le souhaite,
s’adresser en toute liberté.
A un moment donné, les étiquettes « requérant
d’asile », « clandestin », tombent ; on se retrouve
pour donner le meilleur de soi-même à un
semblable qui, on le sait très bien, en fera autant
pour vous ou plus, le jour où les rôles seront
inversés.
Au fait, si le cœur vous en dit, passez un mercredi à
midi à Point d’Ancrage : il y a de la chaleur
humaine, de la diversité culturelle et religieuse... et
toujours un bon repas !
JEAN-PIERRE BARBEY
|
|
ENTRETIEN
JEAN BUTTET, PARRAIN D’UNE FAMILLE DE REQUÉRANTS D’ASILE
Jean Buttet et sa femme Marianne sont un
couple de retraités qui a décidé d’accompagner une
famille vivant dans la semi-clandestinité dans ses
démarches pour obtenir l’asile en Suisse. Un
parcours du combattant riche en émotions dont le
dénouement heureux fortifie l’utilité d’une telle
expérience.
Qu’est-ce qui a motivé votre démarche ?
Le déclencheur a été une discussion fortuite avec
un ami, député au Grand Conseil, qui m’a expliqué
qu’il parrainait une famille de requérants d’asile. Ce
parrainage avait été initié via la permanence
d’église Point d’Appui. Soucieux de mettre une part
de notre temps au service des autres, nous avons
donc pris contact avec cette association. L’abbé
Jean-Pierre Barbey nous a présenté une famille de
requérants d’asile. Tout de suite, le courant a
passé.
Quelle est l’histoire de cette famille ?
S. a quitté son pays pour fuir la guerre civile. Il a
déposé une demande d’asile et sa fiancée l’a rejoint
une année plus tard, ils se sont mariés peu après et
ont eu une petite fille. Leur demande d’asile a été
rejetée et, après diverses démarches, ils ont reçu
une décision de non-entrée en matière. Cette
famille vivait depuis plus de 4 ans en Suisse, et
depuis quelques mois dans la semi-clandestinité
pour échapper à un plan de vol.
De quelle manière les avez-vous parrainés ?
Après tant de moments difficiles et la peur
constante pour leur avenir, leur moral était au plus
bas. Il s’est donc agi de leur donner espoir et de les
assister dans différentes démarches : prendre
contact avec l’avocat, la psychologue, le médecin
cantonal ou le jardin d’enfant. Nous avons aussi
accompagné régulièrement Mme S. au Service de la
population (SPOP) pour recevoir l’aide d’urgence,
car elle parle
mal le français et on ne sait jamais ce qui va se
passer. De fait, un jour, le fonctionnaire du SPOP a
voulu faire signer un document à Mme S., dans
lequel elle acceptait d’entreprendre des démarches
pour rentrer dans son pays !
Nous nous sommes également rendus à la
Commission des pétitions pour la convaincre de
renvoyer la nôtre au Conseil d’Etat avec un préavis
favorable. Nous avons aussi pris contact avec les
responsables du SPOP pour obtenir une
prolongation de leur tolérance de séjour. Plus
prosaïquement, nous avons aussi invité cette
famille pour ramasser les feuilles dans notre jardin
ou passer une journée de détente à Champittet.
Comment avez-vous vécu toutes ces
démarches ?
Cet accompagnement n’aurait pas été possible sans
le sentiment très fort d’appartenir à une équipe.
Nous ne comptons plus les réunions en commun
avec S. et sa famille pour envisager la suite des
démarches, les soutenir, les convaincre lorsqu’ils
doutaient que nous étions vraiment avec eux et non
pas à la solde du SPOP. Ce furent des moments
souvent difficiles, mais forts et authentiques.
Comme cette rencontre avec deux responsables du
SPOP et de l'Etat qui ont accepté de nous écouter.
Comment cela s’est-il terminé ?
Cette aventure, qui a duré 4 ans pour nous, mais
plus de 8 ans pour la famille S. s’est bien terminée,
puisqu’ils ont maintenant un permis B. Quelle
émotion lorsque nous avons reçu un téléphone de
S. nous annonçant que la décision de l’ODM était
enfin positive ! Aujourd’hui S. a trouvé un travail
régulier comme nettoyeur, la famille ne vit pas sur
l’or, mais leur appartement est sympathique, leur
petite fille est en première primaire et se plaît
beaucoup à l’école. Ils ont pu renouer des relations
avec leurs familles restées au pays.
En y réfléchissant, nous réalisons que cette famille
a eu beaucoup de chance. Mais, elle a aussi favorisé
cette chance, S. participait régulièrement aux
séances et aux activités de la coordination asile.
Et vous, qu’avez-vous appris ?
Tout d’abord une réalité que nous ignorions, celle
des requérants d’asile et de leur lutte. Nous avons
rencontré l’indifférence, voire l’hostilité, de certains
membres du SPOP, mais aussi la réelle sympathie
d’autres qui essayaient de rendre plus humaines
des lois qui brisent les requérants. Tel ce
fonctionnaire qui offrit un magnifique ours blanc en
peluche à la petite fille. Mais surtout, ce qui nous
restera c’est l’engagement, la profonde humanité,
le rayonnement, parfois la colère ou la tristesse, de
tous ceux qui luttent avec les requérants pour que
leurs droits soient respectés et que leur vie soit
meilleure. La lutte paie. Dans le canton de Vaud,
tous les requérants accompagnés par un parrainage
ont finalement obtenu un permis B. Et même s’il
n’aboutit pas à un permis d’établissement, le
chemin parcouru ensemble avec nos amis migrants
reste une expérience forte et riche pour les uns et
les autres.
PROPOS RECUEILLIS
PAR NICOLE ANDREETTA
|
|
EN BREF
APPRENTISSAGE
un verrou saute
En adoptant deux motions visant à ouvrir la possibilité de faire un apprentissage pour les sans-papiers, le Conseil national a fait sauter un verrou. Il faudra encore du temps pour que les choses puissent se concrétiser. Mais le coup d’éclat de la Ville de Lausanne qui avait annoncé peu avant sa volonté d’engager des apprentis sans-papiers a achevé de montrer la nécessité de progresser sur cette voie. Juridiquement, le blocage tenait au fait que la loi sur les étrangers exige une autorisation de séjour pour qu’un contrat de travail soit conclu. Le même blocage existe pour les jeunes demandeurs d’asile, pour des raisons analogues. On peut désormais espérer qu’eux aussi profiteront de cette avancée, plutôt que de continuer de voir leur avenir bouché par des dispositions légales qui ne respectent pas la Convention internationale pour les droits de l’enfant.
YEB
Philippe Leuba :
sidérant !
Le Conseiller d’Etat vaudois Philippe Leuba s’est dit « sidéré » d’apprendre que la Ville de Lausanne envisageait de permettre à des adolescents sans papiers d’entreprendre un apprentissage plutôt que de traîner dans la rue. « Je ne conçois pas qu’une collectivité publique puisse sciemment violer la loi », s’étrangle-t-il dans Le Temps du 18 février. On aimerait savoir comment ce grand serviteur de la loi « conçoit » que ses services ont été, pendant toute une année, les complices actifs de violations graves et répétées de la loi en notifiant les décisions de renvoi passées sur les accords de Dublin de façon à entraver l’exercice du droit de recours (voir notre dossier, p. 2).
A ce jour, les excuses de Monsieur Leuba n’ont pas encore été rendues publiques.
Harmonisation européenne
Des inégalités criantes
Dans une étude récente, l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) s’est penchée sur les statistiques des différents pays européens en ce qui concerne le taux d’acceptation des demandes d’asile. La logique de Dublin veut qu’un seul pays se prononce au nom de tous sur le bien-fondé de chaque demande. En cas de rejet, il devient impossible de s’adresser à un autre pays. Un tel système n’est évidemment acceptable que si l’examen des demandes d’asile est peu ou prou le même dans chaque pays. Qu’en est-il ? En 2008, les Erythréens obtenaient l’asile à 72% en France, mais seulement à 4,5% en Allemagne, où ils devaient se contenter, à 66%, d’un statut subsidiaire. 99% des Somaliens obtiennent le statut de réfugiés en Hongrie, contre 5% en Suisse, où l’on se contente de leur donner l’admission provisoire. Les Iraniens obtiennent l’asile à 59% en Autriche, contre 18% en Suisse. Et ainsi de suite. De telles inégalités de traitement ôtent toute légitimité aux accords de Dublin.
YEB
Erythréens en Libye
Droit d’asile bafoué
C’est Human Rights Watch (HRW) qui a donné l’alerte, le 15 janvier : les autorités libyennes ont décidé de laisser les autorités érythréennes se rendre dans les camps où sont parqués leurs compatriotes, qui cherchent à fuir devant les persécutions. Une violation de la confidentialité dont les réfugiés ont besoin par rapport à leur pays d’origine. HRW craint même que des renvois forcés sur l’Erythrée ne surviennent dans un second temps. La Libye n’a pas signé la Convention de Genève sur les réfugiés. Cela n’empêche pas l’Europe de mener depuis des années des discussions sur la possibilité d’établir en Libye des centres de tri servant de filtre avant toute arrivée en Europe. L’Italie a même effectué plusieurs opérations de refoulement maritime sur la Libye.
YEB
>> PERMIS F >>
VOYAGER, ENFIN ?
Les bonnes nouvelles sont rares dans le domaine de l’asile, celle-ci fera du bien à de nombreuses personnes admises provisoirement qui étaient jusqu’ici dans l’impossibilité d’aller revoir les proches dont ils avaient été séparés par la fuite. A moins de pouvoir justifier d’une urgence absolue, maladie grave ou décès, et même dans ces cas là, des questions de délai faisaient parfois obstacle au voyage. Depuis le 1er mars 2010, et suite à une modification de l’ordonnance sur les documents de voyage (ODV) dont l’article 4 a été remanié, les personnes admises provisoirement qui détiennent un passeport national devraient à l’avenir obtenir une autorisation de retour sans avoir à faire état de motifs d’urgence aussi restrictifs. Un progrès qui ne concerne pas que les demandeurs d’asile, mais qui se cumule avec d’autres pour les détenteurs du permis F dont on admet toujours plus que le séjour en Suisse est irréversible. L’accès au marché de l’emploi a été élargi à partir de 2007 et un forfait de 6'000 frs est versé par la Confédération aux cantons pour financer des mesures d’intégration. Des progrès qui restent hélas souvent méconnus, et qui sont peu mis en valeur par les autorités.
YEB
|
|
Vous pouvez commander
un article complet à Vivre Ensemble
|