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Les principaux articles de notre bulletin de liaison, accessibles par
numéro.
Vivre Ensemble N° 99,
septembre 2004
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Editorial Signes des temps
Le peuple devra se prononcer ce 26 septembre sur les naturalisations facilitées. Selon toute vraisemblance, l’objet n’aura aucune peine à passer la rampe. Du moins, c’est l’avis que soutient le président de l’Union syndicale suisse, Paul Rechsteiner qui qualifie déjà de modeste, l’enjeu de ce scrutin. Pour le syndicaliste, ce n’est pas un thème qui fâche. Cela pourrait simplement s’appeler enfoncer une porte ouverte.
Les chiffres publiés cet été par l’Office fédérale de la statistique sont assez révélateurs: 28% des Suisses d’aujourd’hui étaient les étrangers d’hier. Inscrire à l’ordre du jour, le point sur la naturalisation alors que la politique de l’immigration a du plomb dans l’aile, est un joli alibi pour faire diversion. Que ce vote intervienne au moment où sous la coupole, d’importantes mesures sont prises par rapport à la loi sur l’asile, voilà une coïncidence qui arrange bien les choses !
De l’avis de certains observateurs, le bilan à mi-parcours de la législature 2004 du Parlement fédéral reste l’un des plus controversés des cinq dernières années. Le consensus n’avait jamais autant souffert. Ne s’agit-il pas maintenant de resserrer les rangs en passant par quelques sacrifices ? La stratégie a déjà fait ses preuves. Elle est bien efficace. Le deal passé au printemps dernier entre le canton de Vaud et l’administration fédérale sur les 1’280 dossiers de requérants d’asile en est une parfaite illustration. Au lendemain de l’annonce des 582 admissions provisoires, Jean-Claude Mermoud, chef provisoire du Département des institutions et des relations extérieures n’est pas allé avec le dos de la cuillère pour parler de la fin de l’exception vaudoise. Le Conseiller d’Etat a martelé que les contrôles policiers seront renforcés et l’usage des mesures de contrainte inévitable.
Les acteurs politiques et économiques de ce pays sont-ils déterminés à en découdre avec l’immigration, devenue un goulot d’étranglement pour plus d’un ? Aussi bien au Parlement fédéral qu’au sein des Etats. Voir syndicats et patronat, deux ennemis jurés assis côte à côte en tirant sur la même corde, est un signal fort qui ne trompe pas. Ce mariage de raison, comme le soutiennent les principaux concernés, peut conduire vers une dérive dangereuse.
Certes les deux protagonistes présentent des arguments différents sur le sujet, mais la finalité reste la même: le renouvellement des ressources humaines profitables à l’avenir du pays. Et si le «oui» l’emportait vraiment cet automne, au lieu d’une liesse populaire en pareille circonstance, il faudra plutôt rester particulièrement attentif aux conclusions des débats aux Chambres concernant la loi sur l’asile et la loi sur les étrangers.
Manuel L. Hiol
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Politique
Exclusion, détention, répression, élimination
L’asile, de pire en pire
Les dégâts auxquels il fallait s’attendre après l’élection de Christoph Blocher au Conseil fédéral commencent à apparaître très concrètement. Le chef du Département fédéral de justice et police (DFJP) l’avait annoncé, il tenait à alourdir encore les mesures proposées initialement par le Conseil fédéral. Multipliant cet été la publication de rapports centrés sur les problèmes posés par “l’immigration illégale”, faisant phosphorer les têtes pensantes des offices fédéraux, Ch. Blocher a lancé le 30 juin, onze propositions pour accélérer le démantèlement du droit d’asile. Une surenchère à laquelle le Conseil fédéral lui-même a donné son feu vert le 25 août, ouvrant ainsi la voie à une véritable «lex Blocher».
Première mesure, généraliser l’exclusion de l’aide sociale pour tous les déboutés qui s’applique déjà depuis le 1er avril après une non-entrée en matière (NEM). L’idée est déjà bien engagée puisque le Conseil national lui a donné son aval. Le conseiller fédéral Blocher vient la préciser en proposant de donner aux cantons un forfait unique de 4’000 fr. par cas pour la phase du renvoi.
De quoi allécher les cantons qui se font une spécialité de faire «disparaître» les déboutés dont le renvoi n’est pas réalisable à court terme. Comme les coûts sociaux de cette clandestinité forcée sont difficiles à évaluer, cette mesure pourrait bien, comme pour les NEM, réunir une majorité.
Prolongation de la détention
Diverses propositions viennent ensuite élargir les possibilités de détention: l’institution d’une rétention de courte durée en vue d’assurer certaines formalités, la prolongation de la détention en vue du refoulement au-delà de neuf mois, et surtout l’idée phare d’une détention illimitée pour «insoumission», qui viserait ceux qui ne collaborent pas à leur départ. Sur ce dernier point, le Conseil fédéral n’a pas suivi. Mais rien n’empêche les Chambres de le faire. Par contre, la détention en vue du refoulement pourrait aller jusqu’à 18 mois. En outre il est aussi prévu d’introduire dans la loi la possibilité d’assigner à un périmètre donné (p. ex. «un village») les personnes visées par une décision de renvoi. En cas de violation de l’assignation, une peine de détention dont la durée pourrait aller jusqu’à trois ans.
Opposition du HCR
Encore faut-il, pour appliquer ces mesures d’exclusion et de détention, que le renvoi soit prononcé. Pour multiplier les décisions de non-entrée en matière, le chef du DFJP propose maintenant de rejeter d’emblée les demandes du 80% de requérants qui ne présentent pas de papiers d’identité, en limitant aux cas d’asile manifestes l’examen préalable qui porte aujourd’hui sur l’existence d’indices de persécution. Ici, le risque de violer le principe de non-refoulement et la Convention de Genève sur les réfugiés est évident. Le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés a donc lancé un premier tir de barrage en produisant une expertise du professeur Kaelin, expert reconnu, qui conclut à la violation du droit international.
Lot de mesures restrictives
Afin d’éviter la remise en question des décisions superficielles rendues par ses services, Ch. Blocher cherche encore à empêcher les procédures de réexamen, en exigeant une avance de frais de 1’200 fr., même en cas d’indigence. Pour le traitement des recours, la procédure sommaire serait étendue à des recours non manifestement infondés. Certaines décisions resteraient cependant soumises à trois juges. Autres propositions: les informations pénales devraient être communiquées au pays d’origine au stade du renvoi, et les prélèvements de sûretés sur le salaire des requérants devrait servir à récompenser les départs volontaires. Dernier point, CB ne veut plus entendre parler d’admission «pour raisons humanitaires» et préfère en rester à l’actuel intitulé d’admission «provisoire». Ici, tout s’éclaire. L’humanité n’a pas de place dans la loi sur l’asile, telle que la conçoit le chef du DFJP. Le Conseil fédéral, par contre, tient à l’appellation «humanitaire». En guise d’ultime paravent ?
Yves Brutsch
Dans l’ombre de Blocher
Merz alors !
Le ralliement du Conseil fédéral aux thèses du chef du DFJP peut surprendre, mais celui-ci disposait en tous les cas d’un allié sûr au sein du collège gouvernemental, en la personne de Hans-Rudolf Merz. On l’a un peu oublié depuis lors, mais il y a quatre ans, c’est bien H.-R. Merz, alors Conseiller aux Etats radical qui menait l’offensive contre le droit d’asile, à travers une motion en huit points, largement approuvée par les Etats, et qui demandait déjà de raccourcir les délais de procédure, de limiter les recours et les réexamens, de classer tous les pays européens comme pays sûrs pour une non-entrée en matière, et autres propositions allant dans le sens d’une «amélioration de la procédure d’asile».
Loi sur les étrangers
On (en)ferme !
Fermeture des frontières, enfermement accru pour les «récalcitrants», le Conseil national a encore fermé quelques portes en achevant, au mois de juin, la révision de la loi sur les étrangers. La discrimination des non-Européens s’y trouve consacrée, et pour ce qui touche aux mesures répressives, qui touchent aussi les demandeurs d’asile déboutés, le National a déjà fait plusieurs pas dans le sens de l’UDC. La détention administrative est élargie, la durée limite de la détention préparatoire passe de trois à six mois, la nouvelle détention, lorsque les autorités cantonales obtiennent un laissez-passer, passe de vingt à soixante jours, et ceux qui transgresseront une assignation territoriale pourront être condamnés à une peine maximale qui passe de un an à trois ans. Tout cela avant même que Christophe Blocher ne lance ses nouvelles propositions... En Suisse romande, à la gauche de l’éventail politique, la discussion est déjà axée sur le lancement d’un référendum.
Yeb
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Non-entrée en matière
Canton de Vaud
La difficile organisation des NEM
Suite aux nouvelles dispositions en vigueur depuis le 1er avril concernant les personnes frappées d’une décision de non-entrée en matière (NEM) (voir VE no 98, p. 4), plusieurs personnes, partis et associations actives sur le canton de Vaud, regroupés sous le nom de «Carrefour NEM», se rencontrent pour tenter de leur venir en aide.
Les actions publiques organisées dans le courant du printemps ont débouché sur un débat au Grand Conseil et sur l’adoption d’une résolution invitant le Conseil d’Etat à améliorer la situation des victimes de NEM. Un signe heureux en ces temps difficiles pour les réfugiés ! Toutefois, une telle résolution n’est pas contraignante pour le gouvernement, et le travail de pression doit continuer pour qu’elle porte des effets concrets sur le terrain. C’est ainsi qu’une lettre a été adressée au Conseil d’Etat de la part du Carrefour NEM, et qu’une pétition a été mise en circulation pour demander à la fois le respect des dispositions constitutionnelles s’agissant de l’assistance à apporter aux personnes frappées d'une non-entrée en matière, et l’abolition des nouvelles dispositions légales entrées en vigueur le 1er avril 2004.
Mobilisation
A côté de cela, une association de demandeurs d’asile, l’Association des requérants Fareas Yverdon-Les-Bains (ARFY), s’est créée pour tenter d’organiser les victimes de NEM. Petit à petit, le travail porte ses fruits et des dizaines de personnes gardent un contact minimal. Pour le moment, ce sont avant tout les «anciens cas», soit des personnes séjournant depuis quelque temps sur territoire vaudois et ayant reçu une décision de NEM avant le 1er avril 2004, qui se montrent intéressés à cette association.
Une grande méfiance est cependant constatée, car les victimes de NEM se sentent trahies par les autorités. A ceci s’ajoutent la crainte d’être arrêté par la police, et, bien entendu, les énormes difficultés à affronter pour se loger et se nourrir. La structure mise en place par le canton, un abri de protection civile immédiatement surnommée «le Bunker» par ses usagers, connaît un taux d’occupation en hausse, mais nombreuses sont les personnes qui craignent de s’y rendre ou qui se plaignent des mauvaises conditions d’hébergement. Un représentant de l’ARFY qui a voulu visiter les locaux s’est vu refuser l’entrée... Quant à la scandaleuse norme des deux repas par jour, elle a été contournée par les surveillants de l’abri PC, qui ne supportaient plus la vision des personnes affamées devant les portes: une possibilité de se restaurer à midi a été ainsi organisée.
Dans le plus complet désarroi
Les besoins exprimés par les personnes mises à la rue sont élémentaires autant qu’urgents: besoin de se loger et de se nourrir, mais aussi besoin de relations, de contacts, de chaleur humaine. Arrachées de leurs appartements, de leur centres FAREAS (Fondation vaudoise pour l'accueil des requérants d'asile), de leurs emplois, ces personnes se retrouvent brutalement dans une impasse, sans possibilité d’élaborer un projet. Pour espérer les regrouper et élaborer avec elles des actions collectives, il faut d’abord organiser une réponse à ces besoins-là.
Des gens largués
Le contact est beaucoup plus difficile avec les personnes qui arrivent au centre d’enregistrement (CERA). Aucune des associations du Carrefour NEM n’a de lien avec celles-ci. Les problèmes de compréhension et de maîtrise de l’information sont immenses.
De plus, les victimes de non-entrées en matière sont assignées à résidence au CERA pendant dix jours, entre la réception de la décision et son entrée en force; ce délai peut être réduit si elles renoncent par écrit à leur droit de recours. Comme les perspectives de succès sont faibles, les gens concernés sont d’autant plus tentés par cette renonciation qu’ils supportent mal cette assignation à résidence. Ils sortent alors plus rapidement du CERA mais se retrouvent aussi plus vite perdus en Suisse où ils ne disposent, en général, d’aucun réseau. On les voit d’ailleurs errer à la gare de Vallorbe, ne sachant où aller et n’ayant pas compris les indications données au centre d'enregistrement.
L’absence de perspective offerte par la voie juridique pousse les personnes frappées de NEM à ne plus même contacter les juristes du Service d’aide juridique aux exilé-e-s (SAJE). Le bruit court ainsi qu’il ne sert à rien de se rendre aux diverses consultations, «puisqu’ils ne peuvent rien faire»... En raison de ce désarroi bien compréhensible, peu de nouvelles victimes de NEM se sont annoncées aux permanences juridiques ou sociales.
Un pari dangereux
Les nouvelles mesures semblent donc atteindre en partie l’effet escompté par les autorités: découragement maximal des candidats à l’asile frappés de NEM et «disparition» de ceux-ci hors de tout contact. Seules les personnes qui résidaient déjà en Suisse depuis un certain temps montrent pour le moment une volonté de résistance. Le pari de l’Office fédéral des réfugiés (ODR) est-il en passe d’être gagné ? Peut-être, s’il s’agit de multiplier les cas de sans-papiers et les problèmes liés à la clandestinité. Mais l’ouverture annoncée d’une Maison des migrations à Lausanne, offrant accueil et hospitalité aux personnes menacées d’expulsion, pourrait changer la donne et faire réapparaître les personnes annoncées disparues.
Quoi qu’il en soit, l’ignominie de ces mesures se confirme jour après jour, comme en témoignent ces personnes errantes dans nos rues, affamées et sans toit...
Christophe Tafelmacher
Dispositifs cantonaux
Rapide tour d’horizon
Un rapport de l’Organisation suisse d’aide aux réfugiés (OSAR) daté du 4 juin sur l’aide d’urgence aux personnes frappées d’une NEM montre que l’accès à une aide de première nécessité, pourtant garantie par la Constitution, est souvent malaisé: les dispositifs cantonaux sont souvent conçus de façon minimaliste et dissuasive, et leur accès parsemé d’entraves (informations lacunaires aux personnes frappées d’une NEM, hébergement dans des structures mi-closes, nécessité de demandes réitérées et démonstration que des efforts sont entrepris pour quitter la Suisse, mises en détentions en vue du refoulement et procédures pénales à la clé, etc.).
De façon quasi générale, les cantons n’octroient une aide qu’aux requérants pour lesquels ils sont compétents en matière d’exécution du renvoi et ne prévoient guère une aide «de toute première urgence» pour ceux qui relèvent de la compétence d’un autre canton. En général, l’identification des intéressés est une condition à l’octroi de l’aide. Certains cantons, comme Soleure ou Glaris, n’ont mis sur pied absolument aucune structure d’aide d’urgence. Quelques cantons (Bâle-Campagne, Zurich, Schaffhouse, Lucerne, Vaud, Schwyz) réservent un traitement particulier (surtout en ce qui concerne l’hébergement) aux personnes particulièrement vulnérables.
Poursuites pénales
Seuls certains cantons (Bâle-Ville, Genève, Vaud, Fribourg, dans une moindre mesure Zurich) accordent une forme d’aide et/ou de consultation en vue du retour. Lucerne, Saint-Gall, Argovie, Thurgovie et les Grisons sanctionnent couramment l’illégalité du séjour en engageant des poursuites pénales. L’état des lieux de ce rapport a certainement évolué depuis sa rédaction en raison du travail des défenseurs du droit d’asile, mais il ressort en particulier que ces situations hétéroclites souffrent de l’absence de standards minimaux qui auraient pu être fixés par la Confédération.
Réd.
«Je m’appelle Sam»
«...Je ne sais pas où loger. J’ai encore un tout petit peu d’argent, de quand on m’a donné la dernière assistance avant de me sortir. Le soir je vais dans les bars, là où on peut entrer, parfois je reçois un verre d’eau, parfois rien. Le matin tôt, je m’achète un billet de bus, je prends le premier bus, pour dormir. Je m’installe pour dormir jusqu’au terminus. Chaque matin. Peut-être que vous me verrez. Je m’appelle Sam.»
C’était à une soirée-débat en juin dernier. Un public consterné par les nouveaux durcissements fédéraux. Quelques requérants avaient accepté de venir. Il a pris la parole tard, après qu’on ait demandé plusieurs fois «est-ce qu’une des personnes avec une NEM aimerait nous expliquer comment ça se passe pour elle ?». Après son témoignage il y a eu un grand silence. Personne n’a osé demander: «qu’est-ce que vous mangez ?», ni «qu’allez-vous faire quand vous n’aurez plus d’argent pour le bus ?».
Le dimanche suivant à l’église, jour du «Dimanche des Réfugiés», j’ai redit le récit de Sam. Pas évident de prier, après cela. On a proposé de signer la «Déclaration de Solidarité pour les personnes NEM» diffusée dans tout le canton par les Médiateurs Eglises-Réfugiés catholiques et protestants. Beaucoup de signatures. Est-ce qu’un jour cela changera quelque chose pour Sam ? Mais quand ? Un paroissien outré a pris violemment à partie la lectrice, qui n’y pouvait rien: «c’est scandaleux, vous voulez tous les accueillir ?». Il y a des montagnes de préjugés à renverser. Pendant ce temps Sam glane quelques instants de sommeil, jusqu’au terminus. Quel terminus ?
Hélène Küng
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Décision abusive
Refus d’entrer en matière
Même la torture ne compte plus
Alors que 30% des requérants se heurtent à un non-entrée en matière (NEM) et que nombre de cantons les dissuadent de demander l’aide minimale à laquelle ils auraient encore droit en mettant en prison ceux qui s’adressent à eux, on pourrait au moins espérer que l’Office fédéral des réfugiés (ODR) se donne la peine de prononcer ses décisions de NEM avec un peu de prudence. C’est hélas beaucoup demander à l’heure où le chef du Département fédéral de justice et police (DFJP) ne cesse de proposer de nouvelles atteintes au droit d’asile. Un requérant du Proche-Orient, atrocement torturé, vient d’en faire la triste expérience.
Arrêté après avoir participé à une manifestation d’opposants, transféré dans une caserne militaire, cet homme a livré, lors de son audition, un récit terrifiant.
«... Ils m’ont bandé les yeux, puis ils m’ont amené à l’interrogatoire. Puis tout de suite, le monsieur dont je vous ai parlé m’a frappé comme je vous ai dit et m’a dit: Tu dois dire la vérité. Il y a un monsieur qui a commencé à me poser des questions sur ma famille et sur toute ma vie, avec beaucoup de précision. [Plus tard:] C’était en criant. Il m’a dit Cela se voit que vous ne voulez pas parler, je vous montre comment vous allez parler. Il a dit Prenez-le !
Là, dès qu’il l’a dit, l’autre m’a fait sortir de force et il a commencé à me taper, dès qu’on est sorti de la chambre. Puis ils m’ont amené, je ne sais pas où, et puis il a commencé à me frapper, et j’ai senti qu’il y avait encore deux, trois personnes dans cette chambre, et ils ont commencé à me frapper. Ils frappaient tellement fort, surtout sur la tête que j’ai senti que les oreilles faisaient bzzz. Ils m’ont frappé avec les deux mains sur les oreilles, c’est pour ça que je n’entends plus bien maintenant. Ils m’ont mis dans un pneu. Ils m’ont mis comme ça, enfoncé dedans, et ils ont commencé à me frapper sur les jambes. Ils ont dit: Vous allez parler. Mais cela faisait mal, avec une canne en plastique, je ne sais pas quoi. Après je ne sentais plus rien. J’ai crié, ils m’ont ordonné de courir, mais je n’arrivais pas à courir.
Après, ils m’ont suspendu comme cela, à un bras, cela faisait terriblement mal, ils m’ont attaché avec un câble. Le câble avait des bouts de métal qui sortaient qui me griffaient partout. Ils m’ont enlevé mes vêtements, j’ai senti quelque chose de chaud, je ne sais pas comment vous l’expliquer. Ils m’ont brûlé le dos, une fois, deux fois, je ne me rappelle plus. Ils m’ont laissé descendre et puis ils... voilà. Après ils m’ont amené à la chambre, je n’arrivais plus à marcher. Et puis, à la porte, j’ai entendu quelqu’un qui a dit: Non, il y a trop de sang, amenez-le chez le médecin. [...]
En fin d’après-midi, ils m’ont amené une deuxième fois chez ce monsieur là, mais je n’arrivais pas à marcher. Dès que je suis entré j’ai demandé: Pourquoi me faites-vous cela ? Il m’a dit: Ce n’est pas vous qui posez les questions, c’est nous qui les posons. Vous êtes content ? Vous allez parler ? [...]»
Sans faire la moindre allusion à ces tortures, la décision de non-entrée en matière prise par l’ODR au début de juin, et contre laquelle il a heureusement été possible de recourir dans le délai de cinq jours, estime que le requérant «décrit ses motifs de manière fortement stéréotypée et peu réaliste». Que reste-t-il du droit d’asile quand les autorités se permettent ce genre d’abus ?
Yves Brutsch
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Canton de Vaud
Rejet des anciens cas
Forte mobilisation contre les renvois
Nous reproduisons ici le communiqué de presse de la Coordination asile du 12 août, qui donne les principaux axes d’opposition aux renvois des 523 personnes rejetées par les autorités fédérales. Compte tenu de notre calendrier rédactionnel, il nous est impossible de vous faire part de tous les développements du bras de fer engagé entre les autorités du canton de Vaud et les membres de la Coordination asile. A l’heure où nous écrivons ces lignes (fin août), un refuge s’est ouvert le 26 à la Maison de paroisse de Malley pour héberger les premières familles menacées de renvoi. (réd.)
C’est avec une profonde colère et tristesse que nous avons appris la démission du Conseil d’Etat; suite au protocole d’engagements entre le Département fédéral de justice et police et le Conseil d’Etat vaudois (signé en mai et rendu public ce jour), plus de cinq cents personnes sont menacées d’expulsion du canton, avec pour seul espoir une misérable aide au retour. La détermination du mouvement n’en est que renforcée.
Le canton de Vaud abandonne ses valeurs d’asile et de protection, qu’il avait tenu jusqu’à ce jour en matière d’asile. C’est ainsi une véritable démission du Conseil d’Etat à laquelle nous assistons aujourd’hui.
Des situations tragiques
Nous dénonçons cet accord honteux et affirmons notre détermination à maintenir notre objectif de zéro renvoi. Nous ne pouvons accepter que les mesures de contraintes soient utilisées et que des êtres humains soient jetés dans des prisons en ayant commis le seul «crime» de vivre en Suisse ! Non seulement le tri effectué sur la base de la Circulaire Metzler a été arbitraire et laisse sur le carreau de nombreuses familles intégrées, de plus demeurent de nombreuses situations humaines tragiques où le retour ne peut pas être envisagé.
Des retours inhumains
Parmi les personnes menacées d’expulsion, il y a des êtres humains rescapés du massacre de Srebrenica, l’un des plus grands massacres en Europe, depuis la Deuxième guerre mondiale ! C’est comme si on avait demandé aux survivant-e-s de l’holocauste de retourner quelques années après sur les lieux des camps, où vivraient en liberté leurs bourreaux. On ne peut également pas tolérer que le canton de Vaud expulse vers la Kosove des femmes seules, avec ou sans enfant, qui n’ont comme seul avenir que la prostitution forcée ou l’enfermement et l’exclusion sociale.
Et ce ne sont que quelques exemples qui nous poussent à dénoncer le contenu scandaleux de cet accord.
Une résistance programmée
Le Conseil d’Etat tente de nous bercer avec la fameuse formule: «le verre est à moitié plein et vous le voyez à moitié vide». En effet, les promesses d’aide au retour nous semblent très vides... Le Conseil d’Etat abandonne toute idée d’Asile lorsqu’il envisage des programmes d’aide au retour destiné aux personnes vulnérables. De plus, les promesses d’aide à la recherche d’emploi, dans des pays ravagés par le chômage, sont largement insuffisantes !
Le Conseil d’Etat a signifié ce matin très clairement qu’il allait expulser les personnes refusant l’aide au retour. Nous lui répondons d’ores et déjà, avec la même fermeté, que notre détermination et notre résistance à défendre toutes les personnes désirant rester en Suisse, seront à la hauteur de ses attaques.
Christophe Tafelmacher, Yves Sancey, Nanda Ingrosso, Coordination asile, Lausanne, 12 août 2004
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Témoignage
Permis F et formation
Un exemple de persévérance
Deux jeunes sœurs, d’origine somalienne, Aamina (19 ans) et Aamal (18 ans), vivant en Suisse depuis plus de quatre ans avec une admission provisoire (permis F), racontent les difficultés et les sentiments de découragement qu’elles ont vécus dans leurs efforts pour se construire un projet professionnel et trouver leur place dans notre société.
Dès leur arrivée à La Chaux-de-Fonds, Aamina et Aamal sont intégrées en classe d’accueil. Elles y trouvent chaleur et soutien. Ces jeunes filles n’avaient cependant jamais été scolarisées dans leur propre pays. Commencer à s’adapter, à l’âge de l’adolescence, à une réalité d’école, n’est pas une chose évidente. Désireuses d’apprendre le français et de s’intégrer, les deux sœurs s’accrochent et progressent. Par la suite, elles ont la possibilité de s’inscrire dans des classes de scolarité post-obligatoire (classe d’orientation). Elles saisissent l’occasion, mais sans trop savoir dans quel but. Déjà à cause de leurs lacunes scolaires, comment pourraient-elles envisager un projet de formation comme leurs camarades de classe ? Chaque jour, elles ressentent davantage l’impasse de leur situation.
Apprentissage impossible
Aamal: «Etre à l’école, cela nous protégeait. On apprenait des choses intéressantes. Mais d’un autre côté, en se comparant aux autres, on voyait quotidiennement les différences. A cause de notre permis F, envisager un apprentissage, même simple, chez un patron, était impossible. Et dans la vie de la classe, on ne pouvait pas toujours faire les mêmes choses que les autres élèves, par exemple participer à des excursions en dehors de Suisse».
Aamina: «Chaque jour, nous nous sentions encore plus déchirées entre l’envie d’être jeune comme les autres, de continuer à apprendre, et notre peur de ne pas pouvoir suivre longtemps une école. Ne valait-il pas mieux chercher tout de suite du travail ? On deviendrait alors un peu adulte, on pourrait aider notre famille et moins dépendre de l’assistance».
Des recherches difficiles
Aamal: «A l’école, on ne se sentait pas au même niveau que les autres. Et quand on est jeune, c’est très difficile de comprendre pourquoi on n’est pas pareil que les gens de son âge. Mais quand on a choisi d’être du côté des adultes, on s’est alors retrouvée coincée par le permis et par l’âge».
Aamina: «En Somalie déjà, j’avais envie de pouvoir soigner les gens. Ici, avant 18 ans je ne pouvais rien faire dans ce domaine. Même pour la formation d’auxiliaire de santé prévue pour les requérants d’asile, il fallait attendre plusieurs mois. J’ai donc dû patienter. J’ai alors essayé du côté de l’horlogerie et des fabriques. A part quelques stages de courte durée, toutes mes recherches de travail ont été refusées. Après, quand j’ai reçu mon certificat d’auxiliaire de santé, j’ai continué à rencontrer des difficultés pour trouver un emploi. J’avais pourtant de bonnes attestations suite à mes stages pratiques.»
Enfin un emploi
«Chaque fois que j’étais reçue pour un entretien, à peine je montrais mon permis de séjour qu’on me répondait on vous rappellera. En fait, il n’y avait jamais d’appel. C’est toujours moi qui reprenais le téléphone. On me disait alors: On a retenu votre candidature. Actuellement on n’a rien. On vous rappellera si on a besoin.
Aujourd’hui, j’ai enfin trouvé une possibilité, dans un petit home, en dehors de La Chaux-de-Fonds. Je m’y plais beaucoup et j’y suis appréciée. Mon envie est de pouvoir poursuivre, faire par exemple une formation complète d’aide-soignante».
Une volonté sans failles
Aamal: «J’ai d’abord cherché un travail dans la vente. Quand je disais que j’avais un permis F, on me disait c’est quoi ?. J’avais le sentiment que les gens ne savent pas; qu’avec ce permis, en fait, on n’existe pas. Il n’y a que les services sociaux qui connaissent ce permis. Maintenant, je cherche dans des fabriques d’horlogerie. J’ai pu faire quelques stages qui ont bien marché. C’est vraiment le métier que j’aimerais faire. J’ai déjà fait beaucoup d’offres d’emploi, mais j’ai toujours reçu que des réponses négatives. La seule solution, c’est de recommencer à faire des stages, pour au moins avoir un peu de pratique. Plus les mois passent et plus on se déstabilise. J’ai aussi cherché pour faire des nettoyages ou du baby-sitting, en me disant que si je ne peux pas faire ce que je veux, c’est mieux que rien; mais là aussi, on me dit que je suis trop jeune, qu’il faudrait un permis B, voire C, que l’on préfère une Portugaise... Retourner dans notre pays ce n’est pas possible, et ici il y a tellement d’obstacles pour pouvoir faire quelque chose...
On est jeune, on a la volonté... Quand on travaille, on se sent plus vivant... Quand je suis sans activité, je peux seulement penser que j’ai perdu beaucoup d’années de ma jeunesse».
Témoignage recueilli par Danielle Othenin-Girard - Groupe Accueil Réfugiés, La Chaux-de-Fonds
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