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Témoignages

Trois ans et demi à l'aide d'urgence. Une épreuve traumatisante
Paru dans Vivre Ensemble no 116, février 08

Contrôle policier: Etre Noir est-il un délit ?
Paru dans Vivre Ensemble no 114, septembre 07

Obtention d'un permis B. Et tout d'un coup... tout se dénoue !
Paru dans Vivre Ensemble no 112, avril 07

"Comment mettre ma vie dans un quart d''heure": une audition où se joue un destin
Paru dans Vivre Ensemble no 111, février 07

Révision de la loi sur l'asile: parole aux principaux concernés
Paru dans Vivre Ensemble no 109, décembre 06

Racisme. Requérants d'asile et NEMS: il ne fait pas bon être Noir en Suisse
Paru dans Vivre Ensemble no 106, février 06

Soleure: une vie de NEM
Paru dans Vivre Ensemble no 105, décembre 05

 

 

Trois ans et demi à l'aide d'urgence
Une épreuve traumatisante

Paru dans Vivre Ensemble n° 116 (février 08)
(consultation en ligne des articles de VE)

Jean-Patrick Iya dépose une demande d'asile en Suisse en mai 2004. Journaliste originaire de la République démocratique du Congo, engagé en faveur des droits humains, il reçoit alors une non-entrée en matière (NEM) pour absence de papiers. Après un recours et deux demandes de révision rejetées, son avocat adresse en juin 2006, une plainte au Comité de l'ONU contre la torture (CAT). Le 26 novembre dernier, le CAT lui donne gain de cause. En n'examinant pas son cas et en voulant le renvoyer dans son pays, la Suisse viole l'art. 3 al.1 de la Convention européenne contre la torture qui interdit le refoulement d'une personne "vers un Etat où il y a des motifs sérieux de croire qu'elle risque d'être soumise à la torture". Jean-Patrick Iya nous raconte ici, comment il a survécu pendant ces trois ans. (Réd.)

Les autorités du canton de Soleure où j'avais été envoyé, ont décidé en juin 2004 de mettre tous les "NEM" à la rue et de leur donner 21 francs par jour pour se loger et se nourrir. Ca a été le début d'un cauchemar, qui a duré plus de trois ans. Nous sommes nombreux à avoir vécu cette situation: une fois par semaine, le mardi ou le vendredi, nous devions nous rendre au service social cantonal (dans le même bâtiment que la police des étrangers) pour toucher une aide d'urgence. Au bout de deux semaines, on a vu deux personnes qui attendaient devant le service. C'étaient deux collaboratrice de l'association IGA SOS Racisme et elles nous ont demandés si nous faisions partie des personnes avec une NEM et comment on était traités. On a été au café du coin et décidé de se réunir tous les mardis pour voir ce qu'on pourrait faire ensemble, c'était un soulagement d'avoir trouvé quelqu'un pour lutter avec nous.

Du cauchemar à l'enfer
On passait la nuit dans des parcs et la journée dans les rues de Soleure. Parfois vers minuit pendant que le gardien du foyer dormait, on frappait aux fenêtres de nos anciens collègues requérants, et on dormait quelques heures chez eux. Vers 4 heures du matin, il fallait repartir, parce qu'on avait peur que la police nous trouve là. En septembre 2004, le cauchemar est devenu l'enfer. On nous a tout supprimé, même l'aide d'urgence, parce qu'on ne coopérait pas. Même en plein hiver 2004-2005. J'ai pu alors dormir dans le bureau de IGA, avec deux autres collègues. La nuit on sortait des matelas qu'on cachait la journée dans un petit réduit. Mais comment vivre ? Sans ressources, traqués par la police, on ne pouvait même pas circuler librement, par peur d'être arrêté. La journée, quand on avait reçu un peu d'argent, souvent remis par IGA ou par des gens qui venaient nous soutenir, on courait au restaurant Migros tout près de là, pour acheter un demi-poulet avec du pain et on rentrait vite le manger dans ce bureau. Les jours passaient et le désespoir s'installait. Puis, j'ai eu la chance d'être hébergé par des personnes suisses solidaires et ce sont d'autres collègues qui ont habité au bureau. En mars 2005, un recours au Tribunal fédéral contre la pratique de l'aide d'urgence dans le canton de Soleure a abouti et nous avons pu de nouveau toucher l'aide d'urgence.

Des mesures humiliantes
Une des premières fois où nous sommes allés chercher notre argent du Service social, il y avait huit policiers dans le hall d'entrée, près du guichet où on touche notre aide. Trois d'entre eux nous ont empêchés de ressortir en bloquant la porte d'entrée. Les autres nous ont obligés à aller au fond du hall, dans des grands WC pour handicapés. On était plus de vingt entassés là-dedans pendant une bonne heure. A un collègue qui demandait à aller aux toilettes, un policier a dit "mais tu y es, aux WC". Je me suis avancé et ai demandé des explications, j'ai dit que c'était contraire aux droits de l'homme. Ils m'ont pris, menotté, mis dans un fourgon cellulaire qui attendait devant une autre entrée du service. On a roulé un peu, on s'est arrêté quelque part, pour finir on est revenu devant le Service social. J'ai entendu alors la voix d'une collaboratrice d'IGA, juste à côté du fourgon et je me suis mis à cogner contre les parois en appelant au secours. L'auto est alors repartie, mais les policiers m'ont relâché presque tout de suite à environ 300 mètres, sans explication.

Une vie dans l'indigence
Une autre fois, j'ai été arrêté à Bâle (où j'étais hébergé pour quelques temps) et après quatre jours, ils m'ont laissé sortir, avec une amende de 1'180 francs et une peine de deux ans de prison avec sursis, parce que j'étais illégalement en Suisse. Ils m'ont interdit d'aller à Bâle. Un an après, je me suis de nouveau fait arrêter et j'ai passé un jour en prison. C'est le Mouvement jurassien de soutien aux sans-papiers qui a payé cash les mille francs d'amende, pour le même délit. Depuis mai 2006, parce que je n'ai pas voulu aller au centre d'urgence isolé du Balmberg (voir VE no 111, février 07, p. 13), où le canton a finalement décidé de placer tous les "NEM", j'ai dû signer que je renonçais à l'aide d'urgence et depuis là, et jusqu'au 26 novembre 2007, lorsque le CAT a ordonné à la Suisse de ne pas m'expulser, j'ai été totalement indigent et entretenu par ceux qui m'ont hébergé.

Une victoire non sans séquelles
C'était vraiment un grand soulagement, une grande victoire. Mais pour moi ces trois ans et demi sont restés une des étapes les plus difficiles de ma vie. Etre dans un pays comme la Suisse sans toit, sans argent, sans papiers d'identité, vivre dans la clandestinité avec la peur au ventre d'un côté de l'expulsion au Congo, de l'autre de la police qui est ici sur place... C'était tellement dur, que je suis maintenant en traitement chez un psychiatre qui m'aide à supporter le traumatisme que j'ai vécu ici.

Jean-Patrick Iya

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Contrôle policier
Etre Noir est-il un délit ?

Paru dans Vivre Ensemble n° 114 (septembre 07)
(consultation en ligne des articles de VE)

"Comment peut-on vivre dans un pays respectueux des droits de l'homme, les mêmes évènements que l'on vit dans un pays conduit par un régime sanguinaire ?", "les lois suisses seraient-elles fondées sur la couleur de la peau ou encore sur l'origine ?", "les contrôles policiers seraient-ils aveugles et uniquement pour les Noirs ?", voici les questions que se pose un requérant d'asile africain après avoir été victime d'une interpellation policière en gare d'Olten. Nous avons trouvé intéressant de publier son récit, car il est rare de disposer de témoignage de ce type rédigé par l'intéressé lui-même. (Réd.)

Le 31 juillet 2007, j'ai quitté la maison vers 11h25 pour faire mes achats dans un magasin sri lankais situé sur l'autre rive du fleuve Aare dans la ville d'Olten. J'y vais faire habituellement mes courses. Je faisais le trajet à pied. Le chemin le plus court est celui qui passe par la gare, je l'ai par conséquent emprunté. Arrivé à l'entrée Est de la gare, j'ai pris l'escalier pour descendre et je me suis dirigé vers la sortie. À une cinquantaine de mètres à peine, j'ai vu deux hommes prendre ma direction en sens inverse. J'ai continué à avancer et au moment de les dépasser, l'un d'eux s'est arrêté devant moi et l'autre s'est mis de côté pour me coincer.

Contrôlé à la gare
Le premier faisait environ 1m 70; le second environ 1m 85. Le plus petit m'a dit: "Polizei, contrôle" et m'a montré son badge. Je leur ai donc tendu mon permis N. Celui qui était à mon côté commença par téléphoner, quand au second, il me demanda de lui donner le petit sac que je portais en bandoulière. Je le lui donnai. Il exigea ensuite mon natel. Je lui obéis. Constatant que ce dernier était verrouillé (mon portable se verrouille automatiquement), il me le tendit et m'ordonna de le déverrouiller. Ne comprenant plus rien, je lui ai demandé les raisons d'une telle manœuvre ? Je jugeais mon portable personnel et à usage personnel.

Sans aucune explication
Sans me répondre, il s'est acharné à fouiller mon petit sac et mon porte-monnaie. Le premier était toujours au téléphone. Après qu'ils aient terminé la fouille des différents objets et sans logiquement avoir rien trouvé d'illicite, je leur ai demandé ce qu'ils me reprochaient au juste, car j'estime me comporter en citoyen togolais honnête depuis mon arrivée ici en Suisse.
En réponse à ma question, le plus grand des policiers m'intima l'ordre d'enlever mes mains des poches et de me tourner la face contre le mur. Surpris et ne comprenant toujours rien, je lui ai demandé: pourquoi faire ? Sans rien dire, il a commencé par me bousculer et m'a fouillé de haut au bas. Alors qu'il n'avait rien trouvé, il a pris les menottes et me les a passées brutalement aux mains dans le dos.

Ni de réponse aux questions
Hors de moi-même et me sentant humilié devant une foule si grande qui me prenait peut-être pour "l'autre noir dealer, terroriste et voleur", je lui ai demandé: "Que veut dire tout ceci ? Et pourquoi ?" Le plus petit policier m'intima alors l'ordre de fermer ma bouche. "Pourquoi dois-je fermer ma bouche, quand vous m'humiliez pour rien ?" ai-je immédiatement rétorqué ? Le second qui m'avait mis les menottes, a commencé par me pousser violemment dans le dos en me disant d'avancer. Surpris, je lui ai demandé: "Où m'amenez-vous ?" Au poste, répondirent-ils.

Une humiliation sans borne
Le policier continua de me pousser sauvagement sur une distance de presque huit mètres jusqu'à la voiture de police, comme un criminel ou un terroriste recherché de longue date. Et ce, malgré le fait que je le priais de me laisser marcher par moi-même. Mains au dos et menottes aux poignets, je subissais cette brutalité, de sorte que ces dernières m'ont serré davantage et causé des enflures aux poignets et des douleurs atroces. Le poignet gauche m'a fait mal toute la soirée. La scène se passait toujours devant des passants curieux. Jamais de la vie, je ne me suis senti aussi humilié, ridiculisé.

Embarqué au poste de police
Ils me firent monter dans la voiture. Arrivés sur le parking du poste de police, il y avait un groupe de policiers (dix environ). Mes deux tortionnaires sont descendus et ont commencé par discuter avec les autres. Celui qui était assis à côté de moi m'a ouvert la portière et a continué à me pousser, comme il le faisait dès le début. A l'entrée du poste de police, allaient et venaient aussi quelques-uns de leurs supérieurs, qui m'ont vu sans rien dire. Une fois rentrés, ils m'ont conduit dans une pièce située dans un sous-terrain. Nous avons été rejoints par un autre policier, membre du groupe qui était sur le parking. Il parlait français. Je tiens à rappeler que le policier qui m'a mis les menottes, nourrissait depuis la gare une folle et incompréhensible colère contre moi. Il était tellement furieux, qu'il a enlevé la chaise en plastique que son collègue, qui servait d'interprète, m'avait tendue pour que je puisse m'asseoir.

Une incompréhension totale
J'avais alors les menottes aux mains, quand celui qui parlait français me demanda ma version des faits. Dépassé et ne réalisant pas vraiment ce qui m'arrivait, je suis resté bouche bée. Pendant tout ce temps, mon sac, mon porte-monnaie et mon natel étaient à leur disposition. Comme je ne répondais pas, il m'a enlevé les menottes. C'est alors que j'ai retrouvé un peu la parole et que je lui ai relaté les faits.

Une fouille complète
À peine mon récit terminé, il me demanda d'enlever mon t-shirt, mon pantalon et mes chaussures. J'ai obtempéré malgré moi. Alors qu'il ne me restait que mon slip sur le corps, le même homme m'ordonna de l'enlever. J'ai refusé, car c'est un acte abominable passible d'exclusion dans ma culture Ewé. Il me menaça. Vu la manière barbare avec laquelle les policiers me traitaient, j'ai eu peur pour ma vie. Je me suis alors plié à leur exigence. Tous les deux avec leur torche, ont scruté mon anus. Pourquoi ? Eux seuls peuvent le dire.

"C'est comme ça en Suisse"
Après leur forfaiture, ils m'ont demandé de remettre mes habits. Ils m'ont remis aussi tout ce qu'ils m'avaient pris. J'ai trouvé bizarre que ce soit après toute cette barbarie incompréhensible, que l'un des policiers m'a posé la question de savoir ce que je cherchais en ville. Je suis moi-même surpris de lui avoir répondu y être venu faire des achats. N'ai-je pas le droit de venir dans la ville d'Olten ? Probablement satisfaits de leur acte salissant, ils me remirent le porte-monnaie, le sac, le natel et le permis, sans me faire signer aucun procès-verbal. A la fin, j'ai reposé la même question au policier qui parlait français: "Que me reprochez-vous au juste ?" Voici sa réponse: "C'est comme ça en Suisse, c'est la Suisse".

Kossi Sessi Ganyo Kodzo

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Obtention d'un permis B
Et d'un coup... tout se dénoue !

Paru dans Vivre Ensemble n° 112 (avril 07)
(consultation en ligne des articles de VE)

Fatuma*, jeune femme éthiopienne de vingt-trois ans, vit dans le canton de Neuchâtel depuis plus de sept ans. Elle avait seize ans quand elle est arrivée en Suisse, seule, sans aucune famille. De par son tempérament fort et son ouverture d'esprit, elle saura vite se faire des amis et s'intégrer. Elle fournit des efforts remarquables pour apprendre le français et s'adapter à notre culture. Acceptée dans une école professionnelle, en été 2006 elle obtient un CFC de dessinatrice et constructrice en machines. A la même période, elle reçoit un permis B, "un vrai statut, qui lui aurait été utile bien avant !" Lors d'une interview, Fatuma nous raconte en quoi la simple admission provisoire "l'a longtemps paralysée", au risque de se décourager et d'abandonner ses études...

Dans son pays, Fatuma avait suivi deux ans de lycée. Son rêve: obtenir son baccalauréat, puis aller à l'Université pour étudier l'histoire et la géographie. Mais la guerre a tout bouleversé. "Ici, en Suisse, à cause de la langue, je ne pouvais imaginer faire ces études. J'ai alors cherché autre chose. Avec l'aide des profs, de l'orientation professionnelle, j'ai fait des stages. Et j'ai découvert ce métier technique, où après l'apprentissage il y avait des chances de travail. Je me suis lancée."

Prête à tout lâcher
"Durant toutes mes études, le permis F fut pour moi un lourd handicap. Déjà pour des questions financières: je n'avais que mon assistance, qui fut encore réduite avec les changements dans la loi; et avec mon statut je n'avais pas le droit de demander une bourse. Je devais pourtant acheter du matériel, des livres, et surtout payer une assurance accident importante compte tenu du type de formation. Et puis comment payer les sorties de classe, les voyages d'études ? Il fallait toujours chercher des solutions. J'étais aidée par la Direction de l'école, les profs, des connaissances, mais malgré tout c'était difficile et décourageant de devoir toujours demander. J'avais toujours peur de risquer un renvoi. J'avais la chance de pouvoir faire des études, mais en réalité je n'osais pas croire à mes projets, comme mes autres camarades. Cela me complexait face à eux, me paniquait et m'angoissait. Plus d'une fois, j'étais prête à tout lâcher !"

Un état de stress permanent
"Cette envie de tout abandonner, c'était dans les moments les plus difficiles. Heureusement, j'ai eu beaucoup de soutien. Mais malgré tout, je n'étais jamais tranquille. J'avais très peur d'échouer, sachant qu'à cause d'un échec j'allais encore perdre du temps pour obtenir un permis B, et donc rester à l'assistance. Tous les jours, je me stressais, j'étais souvent malade, et donc souvent absente. Alors, c'était le cercle vicieux. Les jours de congé, je n'arrivais pas à me reposer. Déjà, il fallait rattraper les jours d'absence à l'école pour raison de maladie. Mais surtout j'étais dans un état tel que ce qui me rassurait le plus c'était de continuellement travailler pour l'école. Je n'arrivais pas à m'accorder des moments de détente et à prendre suffisamment d'heures de sommeil".

Les portes s'ouvrent
Quelques semaines après l'obtention de son diplôme professionnel, Fatuma reçoit un permis B humanitaire. Du coup ses recherches de travail aboutissent: "Très vite, grâce à ce nouveau permis, j'ai été prise chez Johnson et Johnson. J'étais intérimaire, mais c'était une très bonne expérience qui m'a permis de décrocher un nouvel emploi, cette fois stable, dans une autre entreprise du canton, plus proche de mon domicile, et surtout qui m'offre d'excellentes possibilités de me former dans mon métier. J'aurai même l'occasion de faire un stage aux Etats-Unis. Sans permis B, cette porte ne se serait jamais ouverte !"
Fatuma était fiancée depuis quelques années à un compatriote, requérant d'asile, vivant dans le canton de Berne. Grâce à l'obtention du permis B, mariage et regroupement familial ont pu se réaliser. Deux jeunes qui souhaitaient vivre et construire leur avenir ensemble. Mais leurs deux situations précaires les amenaient de plus en plus à s'angoisser l'un l'autre.

Une autre image de soi
"Le permis F, c'est une protection que l'on nous donne. C'est bien et je suis reconnaissante à la Suisse de m'avoir accueillie. Mais tant que j'avais ce permis, je me sentais un peu comme une bactérie. J'étais presque rien. On me permettait de vivre ici, mais c'est comme si je n'avais pas un rôle, une vraie place. Le permis B, c'est un permis à l'image de mes efforts. Il me donne aussi beaucoup plus de moyens pour être active et être utile. Bref, je me sens être devenue une personne normale. Moralement, entre un permis F et un permis B, la différence est énorme, déjà rien que dans la façon dont on est vu et que l'on finit aussi par se voir soi-même. Ce qui change avec le permis B, c'est beaucoup ce sentiment d'estime à l'intérieur de soi."

Propos recueillis par D. Othenin-Girard, Groupe accueil réfugiés, la Chaux-de-Fonds

*Pseudonyme, nom connu de la rédaction

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"Comment mettre ma vie dans un quart d'heure"
Une audition où se joue un destin

Paru dans Vivre Ensemble n° 111 (février 07)
(consultation en ligne des articles de VE)

Ceux qui sont proches des requérants d'asile le savent, beaucoup se joue dans le bon déroulement des auditions au cours desquelles les demandeurs d'asile sont amenés à expliquer leurs motifs d'asile. Les procès-verbaux qui en résultent sont disséqués et souvent cités de façon décisive dans la décision des autorités. Dans ce moment capital, les facteurs subjectifs prennent parfois une place prépondérante. En publiant il y a quelques mois un livre* marquant les 20 ans de SOS Asile Vaud, nos amis vaudois ont aussi repris des extraits du récit qu'une réfugiée libanaise, Leyla Chammas, a fait, en 1993, de son expérience de requérante d'asile, rejetée de Suisse et finalement accueillie en France. Son témoignage, sur son audition, mérite d'être relu. (réd.)

On m'a installée devant un bureau. Face à moi, il y avait un monsieur, et une dame qui me posait des questions, un troisième tapait à la machine ce que la dame lui ordonnait.
J'ai été soulagée quand elle a commencé par des questions normales: nom, date, lieu de naissance, scolarité.
Puis, une fois encore, le motif pour lequel j'avais quitté le Liban.
Je l'ai regardée, j'ai réfléchi: "Vouloir vivre n'est-ce pas une raison suffisante ?"
La dame était bien nourrie, bien maquillée et bien bronzée, elle rentrait peut-être de vacances et me regardait un peu "d'en haut".
Elle m'a expliqué qu'il ne lui restait qu'un quart d'heure parce qu'elle avait un rendez-vous.
Comment mettre dix-sept ans de ma vie dans un quart d'heure parce que la dame n'avait pas le temps ?
Je me suis sentie idiote de vouloir le lui expliquer. Elle n'écoutait pas trop, elle résumait ce que je disais en petites phrases pour que le monsieur qui tapait à la machine ne remplisse pas des feuilles pour rien.
Elle m'a redemandé pourquoi j'avais quitté le Liban.
J'ai dit: "Parce que j'étais dans un abri depuis sept mois".
Elle a presque sauté de joie: "Vous mentez, votre mari a dit depuis trois mois seulement".
C'est vrai qu'il y avait peut-être eu quinze jours d'accalmie entre les quatre premiers mois et le reste.
Elle était contente de son intelligence, de m'avoir piégée.
J'ai seulement ajouté que j'étais dans un abri depuis seize ans et je savais qu'elle ne pouvait pas comprendre ça.

Leyla Chammas

*"La politique suisse d'asile à la dérive. Chasse aux "abus" et démantèlement des droits", Ed. d'En Bas et SOS-Asile Vaud, Lausanne 2006

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Révision de la loi sur l'asile
Parole aux principaux concernés

Paru dans Vivre Ensemble n° 109 (septembre 06)
(consultation en ligne des articles de VE)

Remise d'une pièce d'identité dans les quarante-huit heures dans les centres d'enregistrement, renvoi vers le pays de transit, mise à l'aide d'urgence pour tous les déboutés de la procédure d'asile, emprisonnement en vue du renvoi pendant deux ans... Les mesures de durcissements prévues dans la révision de la loi sur l'asile auront de graves conséquences pour de nombreuses personnes, et ce à tous les stades de la procédure. Comme le montrent les propos d'Anani, Jakupi et Johnson, recueillis par Manuel Lanquier Hiol, ainsi que le témoignage d'un ex-réfugié statutaire en Suisse depuis dix-sept ans. (réd.)

Anani, 36 ans, originaire du Togo, requérant d'asile
Je suis parti de mon pays en 2001 pour des raisons politiques. Je suis allé chez mon frère en Allemagne. Je n'avais pas l'intention de demander l'asile. Je voulais juste me faire oublier pendant quelque temps avant de retourner au pays. J'étais régulièrement en contact avec ma famille restée au pays et les nouvelles qu'elle me rapportait ne m'encourageaient pas à y retourner. Après deux années de fuite, je me suis résolu à demander l'asile. Pas en Allemagne à cause de la langue, encore moins en France parce la France soutient toujours les dictatures en Afrique. J'ai décidé de venir en Suisse pour demander l'asile. Les gardes-frontières allemands m'ont arrêté. J'ai été gardé pendant vingt-quatre heures, ils m'ont fait remplir les formulaires en vue d'une demande d'asile en Allemagne. Exaspérés par mon refus, les agents de la police m'ont remis en liberté avec la recommandation ferme de quitter le territoire allemand. Une fois en Suisse j'ai déposé ma demande d'asile à Bâle. La clause du pays tiers sûr, qui figure dans la nouvelle loi sur l'asile, ne m'aurait pas permis de déposer une demande d'asile en Suisse. Je trouve cette loi absurde et scandaleuse.

Jakupi, 27 ans, originaire de Serbie Monténégro, admis provisoire
Je suis venu en Suisse en 2000 avec mes parents et ma sœur. Notre demande d'asile a été rejetée après six mois, ainsi que notre recours auprès de la Commission de recours. Mais nous sommes restés dans l'appartement de la Fondation vaudoise pour l'accueil des requérants d'asile (FAREAS), ce qui était très important, car ma mère et ma sœur sont malades à cause du traumatisme de la guerre. Avec la nouvelle loi sur l'asile, nous n'aurions reçu que l'aide d'urgence et nous aurions été expulsés du foyer, ce qui nous aurait probablement empêché de faire par la suite une demande de réexamen de notre dossier, qui nous a permis de recevoir une admission provisoire.

Johnson, 41 ans, originaire du Ghana, requérant d'asile

Je vois que la Suisse ne veut plus accueillir les demandeurs d'asile. Premièrement avant d'arriver en Suisse, il faut passer par au moins un autre pays européen et à l'avenir on voudra nous y renvoyer. Deuxièmement, on ne peut pas demander à quelqu'un qui fuit une répression de porter ses papiers d'identité. Dans ce genre de situation, on veut rester discret dans le plus grand anonymat pour ne pas se faire repérer. Une fois dans un pays d'accueil comme la Suisse, on peut bien demander ses papiers d'identité à sa famille. Mais en quarante-huit heures, il n'est pas possible de les obtenir.

Recueillis par Manuel Lanquier Hiol
Avril 2006

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Racisme
Requérants d'asile et NEMS
Il ne fait pas bon être Noir en Suisse

Paru dans Vivre Ensemble n° 106 (février 06)
(consultation en ligne des articles de VE)

Au terme d'une visite de cinq jours effectuée mi-janvier en Suisse, M. Doudou Diène, rapporteur spécial pour l'ONU sur le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance a rencontré les dirigeants politiques, mais aussi les organisations non gouvernementales lors d'une rencontre organisée à Berne par la Commission fédéral contre le racisme. En marge du programme officiel M. Doudou Diène, a également effectué quelques visites, "in situ", pour rencontrer des personnes victimes de racisme elles-mêmes et prendre la mesure de ce qui se passait sur le terrain. Nous reproduisons ici un des témoignages qui lui a été présenté à Soleure lors d'une rencontre organisée par IGA SOS Racisme.

En Argovie, les choses ne se passent pas mieux, comme en témoignent un journaliste, dont la demande d'asile est en examen, et sa mandataire bénévole: "Tout semble organisé ici pour préparer les esprits qu'il n'y a pas de place pour les étrangers en général et pour les Africains en général. Les dispositions prises pour l'accueil des requérants en sont révélatrices. Qu'il s'agisse de traitement de la police ou encore de logement." Dans le canton de Soleure par exemple, tout Noir trouvé en train de déambuler aux alentours de la gare est arrêté et sérieusement bastonné. A la gare d'Argau (canton d'Argovie), la police cantonale ridiculisait en été 2003 un Africain de trente-huit ans, en plein après-midi, en le contraignant à se mettre à poil, les jambes écartées et entouré d'un grand cercle de spectateurs, dont aucun n'a osé dénoncer un traitement inhumain.

Considérés comme des parias
Il faut souligner que l'image du requérant d'asile véhiculée dans les cantons de la Suisse alémanique est celle d'un homme dangereux, d'un paria. Soulignons que, hormis l'isolement, l'état de dégradation des logements (souvent situés dans le voisinage des déchetteries) des requérants est très poussé. "Au Schäferwiese, à Aarau, l'état de délabrement laisse croire qu'actuellement vivraient là des animaux et non des humains, même situation à Villnachern, centre pour les hommes NEM ou dans les anciennes baraques de saisonniers à Oftringen, maintenant "offertes" à des familles avec des bébés." Toilettes et installations sanitaires insalubres. Six à douze personnes partageant une chambre. A Oftringen, deux à trois logent dans un réduit en planches de six mètres carrés, exposées au froid. Le système de chauffage est souvent défaillant en ces temps de grands froids. Beaucoup de vieux abris sont infestés de rats, souris et cafards.

Traités comme des cafards
A ce propos, la mandataire du journaliste qui l'accompagne, relate la dernière opération d'élimination de "cafards" effectuée dans un foyer du canton d'Argovie. "L'équipe de nettoyage a mené l'opération en omettant d'avertir les occupants, qui n'ont pas été logés ailleurs pendant l'action. Les cafards tombaient du plafond dans les lits, dans la nourriture, sur les gens, l'insecticide se déposait partout, imprégnait tout. Comme si c'était les requérants qui étaient des insectes à éliminer. Beaucoup on eut des problèmes respiratoires après." "Le canton d'Argovie est en train d'enraciner une politique xénophobe vis à vis des étrangers", enchaîne le journaliste. "Et pourtant, la Suisse stipule dans sa constitution fédérale que la dignité humaine doit être protégée et est garantie à chacun la prise en considération de sa qualité d'être humain. Malheureusement, ce qui est vécu aujourd'hui en Argovie est le résultat d'une politique en matière d'asile voulue par la Confédération à contre-courant des conventions internationales ratifiées par la Suisse en rapport avec les droits de l'Homme."

Françoise Kopf

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Soleure
Une vie de NEM

Paru dans Vivre Ensemble n° 105 (décembre 2005)
(consultation en ligne des articles de VE)

Dans le canton de Soleure, les personnes noires frappées d'une décision de non-entrée en matière (NEM) font de plus en plus l'objet de traitements inadmissibles venant de fonctionnaires de l'Etat. Nous constatons avec inquiétude que les actes hargneux de méchanceté gratuite et de brutalité policière se multiplient. Ce, en toute impunité et avec l'accord tacite de la hiérarchie, informée par nos soins à plusieurs reprises des faits. Certains policiers ou fonctionnaires de l'Etat "se lâchent", déchargeant leur agressivité sur des personnes pour lesquelles ils n'ont plus aucune considération. Le récit de John* publié ci-dessous, un requérant africain frappé d'une NEM, fait écho à des témoignages que nous recevons de plus en plus fréquemment. (F. Kopf)
Le mercredi 7 septembre 2005, aux alentours de 20 heures, je me suis fait arrêter dans la rue à Dulliken par deux policiers en uniforme alors que je me rendais chez un ami. Ces deux hommes m'ont interpellé et ils m'ont demandé où j'allais, à quoi j'ai répondu que je me rendais chez un ami. Ils voulaient me contrôler, je leur ai dit "Ok, no problem", qu'ils pouvaient me contrôler. Ils ont trouvé mon natel que je m'étais acheté sept jours auparavant et mon porte-monnaie qui contenait 20 francs. Je leur ai donné la quittance pour le natel, pour prouver que je l'avais bel et bien payé, mais rien à faire, ils ont gardé l'argent et mon téléphone portable.

Directement en prison
Puis, ils m'ont dit que je devais passer la nuit à la prison d'Olten parce que je séjourne illégalement en Suisse. J'aurais voulu savoir leurs noms, mais ils n'avaient pas la plaquette avec leur identité sur leur uniforme, du coup je ne sais pas à qui j'ai eu affaire. Ils m'ont donc mis dans la voiture et emmené en prison. La nuit s'est déroulée "normalement".
Le matin suivant, dont le jeudi 8 septembre, à 11 heures, la police de la prison m'a mis dans la voiture direction, le juge de Soleure. Le juge a statué sur mon cas en me disant que j'étais là (en Suisse) illégalement et que je devais par conséquent payer une amende de 160 francs, sans quoi je risquais deux mois de prison. Après cela, la police de la prison m'a remis dans la voiture et m'a ramené à la prison d'Olten. Il était environ 12 heures 30.

Des coups pour toute aide
Arrivé là-bas, de retour dans ma cellule, j'ai appelé à l'aide de l'interphone en demandant du secours. Je ne me sentais pas bien. Je leur ai dit, en leur spécifiant que j'avais besoin de médicaments, je me sentais fiévreux. "Bitte", j'ai dit, "I am sick, I need medecine". Par trois fois, j'ai demandé de l'aide, et aucune fois ils n'ont daigné me répondre. A ma quatrième tentative, je leur ai demandé d'appeler la police pour moi. Et cette fois-ci, une réponse… Un homme de la prison a ouvert la porte et ils sont entrés à trois.
Ils m'ont demandé pourquoi je les dérangeais, "tu ferais mieux de rentrer chez toi, ici ce n'est pas chez toi". Je leur ai répété que, s'il vous plaît, j'étais malade et que j'avais besoin de soin, qu'il fallait appeler un médecin. Et là, pendant une dizaine de minutes, ils m'ont frappé (les trois hommes que je n'avais pas encore vus). Lorsqu'ils se sont arrêtés, ils m'ont emmené dans une autre pièce à l'étage, sans eau et sans toilettes. A ce moment-là, il était environ 13 heures. Ils m'ont laissé dans cette pièce, avec l'avant-bras en sang et la douleur des coups, jusqu'à 17 heures. Je ne pouvais rien faire, je suis resté là, j'ai enlevé une partie de mes habits, j'avais chaud à cause de la fièvre, et je me suis allongé sur mes vêtements (il y avait quand même un lit à disposition dans la chambre).

Une attitude abjecte
A 17 heures, deux des hommes qui m'ont frappé ont ouvert la porte et m'ont ordonné de sortir. Je suis donc sorti et descendu. Là, ils m'ont rendu mon porte-monnaie mais pas mon portable (la police avait certainement dû le garder), et mon billet de 20 francs coupé en deux. Je leur ai demandé pourquoi je n'avais qu'une moitié de billet, ils m'ont répondu que la police l'avait découpé et gardé la moitié pour elle.
Je suis parti de la prison, avec ma moitié de billet en poche, direction le commissariat de Olten, j'y suis arrivé autour de 17h30. Là, j'ai demandé à parler au chef, qui est venu. Je lui ai montré mon argent et mon avant-bras qui saignait. Je lui ai expliqué la situation, ce qui s'était passé avec la police ainsi qu'avec les gens de la prison qui m'avaient frappé. Le chef de la police m'a répondu qu'il ne me croyait pas, je lui ai dis d'appeler la prison puisqu'il ne me croyait pas. Il m'a redit qu'il ne me croyait pas, je lui ai donc donné mon nom afin qu'il appelle la prison pour savoir ce qui s'était passé. Comme il ne me croyait toujours pas, je suis parti chez un ami.

Aucune considération
Le lendemain je suis allé au bureau de l'asile à 13h30 afin de prendre rendez-vous avec un médecin, pour la fièvre et pour mes blessures, mais la personne qui m'a répondu m'a dis que tout le monde était pour le moment en pause et que je devrais repasser à 14h00. Ne pouvant être là, je n'ai pu avoir mon rendez-vous qu'aujourd'hui, mardi 13 septembre pour jeudi prochain, soit le 15 septembre 2005.
Je ne sais pas les noms des gens qui m'ont traité de la sorte, mais je les reconnaîtrais à coup sûr si je les voyais. Les collaborateurs de la consultation du mardi ont pu constater la présence d'une cicatrice sur mon avant-bras droit.

Témoignage recueilli le 13 septembre 2005 par une stagiaire de IGA-SOS Racisme


*prénom fictif

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