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Témoignages
Trois ans et
demi à l'aide d'urgence
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"Comment peut-on vivre dans un pays respectueux des droits de l'homme, les mêmes évènements que l'on vit dans un pays conduit par un régime sanguinaire ?", "les lois suisses seraient-elles fondées sur la couleur de la peau ou encore sur l'origine ?", "les contrôles policiers seraient-ils aveugles et uniquement pour les Noirs ?", voici les questions que se pose un requérant d'asile africain après avoir été victime d'une interpellation policière en gare d'Olten. Nous avons trouvé intéressant de publier son récit, car il est rare de disposer de témoignage de ce type rédigé par l'intéressé lui-même. (Réd.)
Le 31 juillet 2007, j'ai quitté la maison vers 11h25 pour faire mes achats dans un magasin sri lankais situé sur l'autre rive du fleuve Aare dans la ville d'Olten. J'y vais faire habituellement mes courses. Je faisais le trajet à pied. Le chemin le plus court est celui qui passe par la gare, je l'ai par conséquent emprunté. Arrivé à l'entrée Est de la gare, j'ai pris l'escalier pour descendre et je me suis dirigé vers la sortie. À une cinquantaine de mètres à peine, j'ai vu deux hommes prendre ma direction en sens inverse. J'ai continué à avancer et au moment de les dépasser, l'un d'eux s'est arrêté devant moi et l'autre s'est mis de côté pour me coincer.
Contrôlé à la gare
Le premier faisait environ 1m 70; le second environ 1m 85. Le plus petit
m'a dit: "Polizei, contrôle" et m'a montré
son badge. Je leur ai donc tendu mon permis N. Celui qui était
à mon côté commença par téléphoner,
quand au second, il me demanda de lui donner le petit sac que je portais
en bandoulière. Je le lui donnai. Il exigea ensuite mon natel.
Je lui obéis. Constatant que ce dernier était verrouillé
(mon portable se verrouille automatiquement), il me le tendit et m'ordonna
de le déverrouiller. Ne comprenant plus rien, je lui ai demandé
les raisons d'une telle manuvre ? Je jugeais mon portable personnel
et à usage personnel.
Sans aucune explication
Sans me répondre, il s'est acharné à fouiller mon
petit sac et mon porte-monnaie. Le premier était toujours au téléphone.
Après qu'ils aient terminé la fouille des différents
objets et sans logiquement avoir rien trouvé d'illicite, je leur
ai demandé ce qu'ils me reprochaient au juste, car j'estime me
comporter en citoyen togolais honnête depuis mon arrivée
ici en Suisse.
En réponse à ma question, le plus grand des policiers m'intima
l'ordre d'enlever mes mains des poches et de me tourner la face contre
le mur. Surpris et ne comprenant toujours rien, je lui ai demandé:
pourquoi faire ? Sans rien dire, il a commencé par me bousculer
et m'a fouillé de haut au bas. Alors qu'il n'avait rien trouvé,
il a pris les menottes et me les a passées brutalement aux mains
dans le dos.
Ni de réponse aux questions
Hors de moi-même et me sentant humilié devant une foule si
grande qui me prenait peut-être pour "l'autre noir dealer,
terroriste et voleur", je lui ai demandé: "Que veut
dire tout ceci ? Et pourquoi ?" Le plus petit policier m'intima
alors l'ordre de fermer ma bouche. "Pourquoi dois-je fermer ma
bouche, quand vous m'humiliez pour rien ?" ai-je immédiatement
rétorqué ? Le second qui m'avait mis les menottes, a commencé
par me pousser violemment dans le dos en me disant d'avancer. Surpris,
je lui ai demandé: "Où m'amenez-vous ?"
Au poste, répondirent-ils.
Une humiliation sans borne
Le policier continua de me pousser sauvagement sur une distance de presque
huit mètres jusqu'à la voiture de police, comme un criminel
ou un terroriste recherché de longue date. Et ce, malgré
le fait que je le priais de me laisser marcher par moi-même. Mains
au dos et menottes aux poignets, je subissais cette brutalité,
de sorte que ces dernières m'ont serré davantage et causé
des enflures aux poignets et des douleurs atroces. Le poignet gauche m'a
fait mal toute la soirée. La scène se passait toujours devant
des passants curieux. Jamais de la vie, je ne me suis senti aussi humilié,
ridiculisé.
Embarqué au poste de police
Ils me firent monter dans la voiture. Arrivés sur le parking du
poste de police, il y avait un groupe de policiers (dix environ). Mes
deux tortionnaires sont descendus et ont commencé par discuter
avec les autres. Celui qui était assis à côté
de moi m'a ouvert la portière et a continué à me
pousser, comme il le faisait dès le début. A l'entrée
du poste de police, allaient et venaient aussi quelques-uns de leurs supérieurs,
qui m'ont vu sans rien dire. Une fois rentrés, ils m'ont conduit
dans une pièce située dans un sous-terrain. Nous avons été
rejoints par un autre policier, membre du groupe qui était sur
le parking. Il parlait français. Je tiens à rappeler que
le policier qui m'a mis les menottes, nourrissait depuis la gare une folle
et incompréhensible colère contre moi. Il était tellement
furieux, qu'il a enlevé la chaise en plastique que son collègue,
qui servait d'interprète, m'avait tendue pour que je puisse m'asseoir.
Une incompréhension totale
J'avais alors les menottes aux mains, quand celui qui parlait français
me demanda ma version des faits. Dépassé et ne réalisant
pas vraiment ce qui m'arrivait, je suis resté bouche bée.
Pendant tout ce temps, mon sac, mon porte-monnaie et mon natel étaient
à leur disposition. Comme je ne répondais pas, il m'a enlevé
les menottes. C'est alors que j'ai retrouvé un peu la parole et
que je lui ai relaté les faits.
Une fouille complète
À peine mon récit terminé, il me demanda d'enlever
mon t-shirt, mon pantalon et mes chaussures. J'ai obtempéré
malgré moi. Alors qu'il ne me restait que mon slip sur le corps,
le même homme m'ordonna de l'enlever. J'ai refusé, car c'est
un acte abominable passible d'exclusion dans ma culture Ewé. Il
me menaça. Vu la manière barbare avec laquelle les policiers
me traitaient, j'ai eu peur pour ma vie. Je me suis alors plié
à leur exigence. Tous les deux avec leur torche, ont scruté
mon anus. Pourquoi ? Eux seuls peuvent le dire.
"C'est comme ça en Suisse"
Après leur forfaiture, ils m'ont demandé de remettre mes
habits. Ils m'ont remis aussi tout ce qu'ils m'avaient pris. J'ai trouvé
bizarre que ce soit après toute cette barbarie incompréhensible,
que l'un des policiers m'a posé la question de savoir ce que je
cherchais en ville. Je suis moi-même surpris de lui avoir répondu
y être venu faire des achats. N'ai-je pas le droit de venir dans
la ville d'Olten ? Probablement satisfaits de leur acte salissant, ils
me remirent le porte-monnaie, le sac, le natel et le permis, sans me faire
signer aucun procès-verbal. A la fin, j'ai reposé la même
question au policier qui parlait français: "Que me reprochez-vous
au juste ?" Voici sa réponse: "C'est comme ça
en Suisse, c'est la Suisse".
Kossi Sessi Ganyo Kodzo
Fatuma*, jeune femme éthiopienne de vingt-trois ans, vit dans le canton de Neuchâtel depuis plus de sept ans. Elle avait seize ans quand elle est arrivée en Suisse, seule, sans aucune famille. De par son tempérament fort et son ouverture d'esprit, elle saura vite se faire des amis et s'intégrer. Elle fournit des efforts remarquables pour apprendre le français et s'adapter à notre culture. Acceptée dans une école professionnelle, en été 2006 elle obtient un CFC de dessinatrice et constructrice en machines. A la même période, elle reçoit un permis B, "un vrai statut, qui lui aurait été utile bien avant !" Lors d'une interview, Fatuma nous raconte en quoi la simple admission provisoire "l'a longtemps paralysée", au risque de se décourager et d'abandonner ses études...
Dans son pays, Fatuma avait suivi deux ans de lycée. Son rêve: obtenir son baccalauréat, puis aller à l'Université pour étudier l'histoire et la géographie. Mais la guerre a tout bouleversé. "Ici, en Suisse, à cause de la langue, je ne pouvais imaginer faire ces études. J'ai alors cherché autre chose. Avec l'aide des profs, de l'orientation professionnelle, j'ai fait des stages. Et j'ai découvert ce métier technique, où après l'apprentissage il y avait des chances de travail. Je me suis lancée."
Prête à tout lâcher
"Durant toutes mes études, le permis F fut pour moi un
lourd handicap. Déjà pour des questions financières:
je n'avais que mon assistance, qui fut encore réduite avec les
changements dans la loi; et avec mon statut je n'avais pas le droit de
demander une bourse. Je devais pourtant acheter du matériel, des
livres, et surtout payer une assurance accident importante compte tenu
du type de formation. Et puis comment payer les sorties de classe, les
voyages d'études ? Il fallait toujours chercher des solutions.
J'étais aidée par la Direction de l'école, les profs,
des connaissances, mais malgré tout c'était difficile et
décourageant de devoir toujours demander. J'avais toujours peur
de risquer un renvoi. J'avais la chance de pouvoir faire des études,
mais en réalité je n'osais pas croire à mes projets,
comme mes autres camarades. Cela me complexait face à eux, me paniquait
et m'angoissait. Plus d'une fois, j'étais prête à
tout lâcher !"
Un état de stress permanent
"Cette envie de tout abandonner, c'était dans les moments
les plus difficiles. Heureusement, j'ai eu beaucoup de soutien. Mais malgré
tout, je n'étais jamais tranquille. J'avais très peur d'échouer,
sachant qu'à cause d'un échec j'allais encore perdre du
temps pour obtenir un permis B, et donc rester à l'assistance.
Tous les jours, je me stressais, j'étais souvent malade, et donc
souvent absente. Alors, c'était le cercle vicieux. Les jours de
congé, je n'arrivais pas à me reposer. Déjà,
il fallait rattraper les jours d'absence à l'école pour
raison de maladie. Mais surtout j'étais dans un état tel
que ce qui me rassurait le plus c'était de continuellement travailler
pour l'école. Je n'arrivais pas à m'accorder des moments
de détente et à prendre suffisamment d'heures de sommeil".
Les portes s'ouvrent
Quelques semaines après l'obtention de son diplôme professionnel,
Fatuma reçoit un permis B humanitaire. Du coup ses recherches de
travail aboutissent: "Très vite, grâce à ce
nouveau permis, j'ai été prise chez Johnson et Johnson.
J'étais intérimaire, mais c'était une très
bonne expérience qui m'a permis de décrocher un nouvel emploi,
cette fois stable, dans une autre entreprise du canton, plus proche de
mon domicile, et surtout qui m'offre d'excellentes possibilités
de me former dans mon métier. J'aurai même l'occasion de
faire un stage aux Etats-Unis. Sans permis B, cette porte ne se serait
jamais ouverte !"
Fatuma était fiancée depuis quelques années à
un compatriote, requérant d'asile, vivant dans le canton de Berne.
Grâce à l'obtention du permis B, mariage et regroupement
familial ont pu se réaliser. Deux jeunes qui souhaitaient vivre
et construire leur avenir ensemble. Mais leurs deux situations précaires
les amenaient de plus en plus à s'angoisser l'un l'autre.
Une autre image de soi
"Le permis F, c'est une protection que l'on nous donne. C'est
bien et je suis reconnaissante à la Suisse de m'avoir accueillie.
Mais tant que j'avais ce permis, je me sentais un peu comme une bactérie.
J'étais presque rien. On me permettait de vivre ici, mais c'est
comme si je n'avais pas un rôle, une vraie place. Le permis B, c'est
un permis à l'image de mes efforts. Il me donne aussi beaucoup
plus de moyens pour être active et être utile. Bref, je me
sens être devenue une personne normale. Moralement, entre un permis
F et un permis B, la différence est énorme, déjà
rien que dans la façon dont on est vu et que l'on finit aussi par
se voir soi-même. Ce qui change avec le permis B, c'est beaucoup
ce sentiment d'estime à l'intérieur de soi."
Propos recueillis par D. Othenin-Girard, Groupe accueil
réfugiés, la Chaux-de-Fonds
*Pseudonyme, nom connu de la rédaction
Ceux qui sont proches des requérants d'asile le
savent, beaucoup se joue dans le bon déroulement des auditions
au cours desquelles les demandeurs d'asile sont amenés à
expliquer leurs motifs d'asile. Les procès-verbaux qui en résultent
sont disséqués et souvent cités de façon décisive
dans la décision des autorités. Dans ce moment capital,
les facteurs subjectifs prennent parfois une place prépondérante.
En publiant il y a quelques mois un livre* marquant les 20 ans de SOS
Asile Vaud, nos amis vaudois ont aussi repris des extraits du récit
qu'une réfugiée libanaise, Leyla Chammas, a fait, en 1993,
de son expérience de requérante d'asile, rejetée
de Suisse et finalement accueillie en France. Son témoignage, sur
son audition, mérite d'être relu. (réd.)
On m'a installée devant un bureau. Face à moi, il y
avait un monsieur, et une dame qui me posait des questions, un troisième
tapait à la machine ce que la dame lui ordonnait.
J'ai été soulagée quand elle a commencé par
des questions normales: nom, date, lieu de naissance, scolarité.
Puis, une fois encore, le motif pour lequel j'avais quitté le Liban.
Je l'ai regardée, j'ai réfléchi: "Vouloir
vivre n'est-ce pas une raison suffisante ?"
La dame était bien nourrie, bien maquillée et bien bronzée,
elle rentrait peut-être de vacances et me regardait un peu "d'en
haut".
Elle m'a expliqué qu'il ne lui restait qu'un quart d'heure parce
qu'elle avait un rendez-vous.
Comment mettre dix-sept ans de ma vie dans un quart d'heure parce que
la dame n'avait pas le temps ?
Je me suis sentie idiote de vouloir le lui expliquer. Elle n'écoutait
pas trop, elle résumait ce que je disais en petites phrases pour
que le monsieur qui tapait à la machine ne remplisse pas des feuilles
pour rien.
Elle m'a redemandé pourquoi j'avais quitté le Liban.
J'ai dit: "Parce que j'étais dans un abri depuis sept mois".
Elle a presque sauté de joie: "Vous mentez, votre mari
a dit depuis trois mois seulement".
C'est vrai qu'il y avait peut-être eu quinze jours d'accalmie entre
les quatre premiers mois et le reste.
Elle était contente de son intelligence, de m'avoir piégée.
J'ai seulement ajouté que j'étais dans un abri depuis seize
ans et je savais qu'elle ne pouvait pas comprendre ça.
Leyla Chammas
*"La politique suisse d'asile à la dérive. Chasse
aux "abus" et démantèlement des droits",
Ed. d'En Bas et SOS-Asile Vaud, Lausanne 2006
Remise d'une pièce d'identité dans les
quarante-huit heures dans les centres d'enregistrement, renvoi vers le
pays de transit, mise à l'aide d'urgence pour tous les déboutés
de la procédure d'asile, emprisonnement en vue du renvoi pendant
deux ans... Les mesures de durcissements prévues dans la révision
de la loi sur l'asile auront de graves conséquences pour de nombreuses
personnes, et ce à tous les stades de la procédure. Comme
le montrent les propos d'Anani, Jakupi et Johnson, recueillis par Manuel
Lanquier Hiol, ainsi que le témoignage d'un ex-réfugié
statutaire en Suisse depuis dix-sept ans. (réd.)
Anani, 36 ans, originaire du Togo, requérant d'asile
Je suis parti de mon pays en 2001 pour des raisons politiques. Je suis
allé chez mon frère en Allemagne. Je n'avais pas l'intention
de demander l'asile. Je voulais juste me faire oublier pendant quelque
temps avant de retourner au pays. J'étais régulièrement
en contact avec ma famille restée au pays et les nouvelles qu'elle
me rapportait ne m'encourageaient pas à y retourner. Après
deux années de fuite, je me suis résolu à demander
l'asile. Pas en Allemagne à cause de la langue, encore moins en
France parce la France soutient toujours les dictatures en Afrique. J'ai
décidé de venir en Suisse pour demander l'asile. Les gardes-frontières
allemands m'ont arrêté. J'ai été gardé
pendant vingt-quatre heures, ils m'ont fait remplir les formulaires en
vue d'une demande d'asile en Allemagne. Exaspérés par mon
refus, les agents de la police m'ont remis en liberté avec la recommandation
ferme de quitter le territoire allemand. Une fois en Suisse j'ai déposé
ma demande d'asile à Bâle. La clause du pays tiers sûr,
qui figure dans la nouvelle loi sur l'asile, ne m'aurait pas permis de
déposer une demande d'asile en Suisse. Je trouve cette loi absurde
et scandaleuse.
Jakupi, 27 ans, originaire de Serbie Monténégro, admis
provisoire
Je suis venu en Suisse en 2000 avec mes parents et ma sur. Notre
demande d'asile a été rejetée après six mois,
ainsi que notre recours auprès de la Commission de recours. Mais
nous sommes restés dans l'appartement de la Fondation vaudoise
pour l'accueil des requérants d'asile (FAREAS), ce qui était
très important, car ma mère et ma sur sont malades
à cause du traumatisme de la guerre. Avec la nouvelle loi sur l'asile,
nous n'aurions reçu que l'aide d'urgence et nous aurions été
expulsés du foyer, ce qui nous aurait probablement empêché
de faire par la suite une demande de réexamen de notre dossier,
qui nous a permis de recevoir une admission provisoire.
Johnson, 41 ans, originaire du Ghana, requérant d'asile
Je vois que la Suisse ne veut plus accueillir les demandeurs d'asile.
Premièrement avant d'arriver en Suisse, il faut passer par au moins
un autre pays européen et à l'avenir on voudra nous y renvoyer.
Deuxièmement, on ne peut pas demander à quelqu'un qui fuit
une répression de porter ses papiers d'identité. Dans ce
genre de situation, on veut rester discret dans le plus grand anonymat
pour ne pas se faire repérer. Une fois dans un pays d'accueil comme
la Suisse, on peut bien demander ses papiers d'identité à
sa famille. Mais en quarante-huit heures, il n'est pas possible de les
obtenir.
Recueillis par Manuel Lanquier Hiol
Avril 2006
Au terme d'une visite de cinq jours effectuée mi-janvier en Suisse, M. Doudou Diène, rapporteur spécial pour l'ONU sur le racisme, la discrimination raciale, la xénophobie et l'intolérance a rencontré les dirigeants politiques, mais aussi les organisations non gouvernementales lors d'une rencontre organisée à Berne par la Commission fédéral contre le racisme. En marge du programme officiel M. Doudou Diène, a également effectué quelques visites, "in situ", pour rencontrer des personnes victimes de racisme elles-mêmes et prendre la mesure de ce qui se passait sur le terrain. Nous reproduisons ici un des témoignages qui lui a été présenté à Soleure lors d'une rencontre organisée par IGA SOS Racisme.
En Argovie, les choses ne se passent pas mieux, comme en témoignent un journaliste, dont la demande d'asile est en examen, et sa mandataire bénévole: "Tout semble organisé ici pour préparer les esprits qu'il n'y a pas de place pour les étrangers en général et pour les Africains en général. Les dispositions prises pour l'accueil des requérants en sont révélatrices. Qu'il s'agisse de traitement de la police ou encore de logement." Dans le canton de Soleure par exemple, tout Noir trouvé en train de déambuler aux alentours de la gare est arrêté et sérieusement bastonné. A la gare d'Argau (canton d'Argovie), la police cantonale ridiculisait en été 2003 un Africain de trente-huit ans, en plein après-midi, en le contraignant à se mettre à poil, les jambes écartées et entouré d'un grand cercle de spectateurs, dont aucun n'a osé dénoncer un traitement inhumain.
Considérés comme des parias
Il faut souligner que l'image du requérant d'asile véhiculée
dans les cantons de la Suisse alémanique est celle d'un homme dangereux,
d'un paria. Soulignons que, hormis l'isolement, l'état de dégradation
des logements (souvent situés dans le voisinage des déchetteries)
des requérants est très poussé. "Au Schäferwiese,
à Aarau, l'état de délabrement laisse croire qu'actuellement
vivraient là des animaux et non des humains, même situation
à Villnachern, centre pour les hommes NEM ou dans les anciennes
baraques de saisonniers à Oftringen, maintenant "offertes"
à des familles avec des bébés." Toilettes
et installations sanitaires insalubres. Six à douze personnes partageant
une chambre. A Oftringen, deux à trois logent dans un réduit
en planches de six mètres carrés, exposées au froid.
Le système de chauffage est souvent défaillant en ces temps
de grands froids. Beaucoup de vieux abris sont infestés de rats,
souris et cafards.
Traités comme des cafards
A ce propos, la mandataire du journaliste qui l'accompagne, relate la
dernière opération d'élimination de "cafards"
effectuée dans un foyer du canton d'Argovie. "L'équipe
de nettoyage a mené l'opération en omettant d'avertir les
occupants, qui n'ont pas été logés ailleurs pendant
l'action. Les cafards tombaient du plafond dans les lits, dans la nourriture,
sur les gens, l'insecticide se déposait partout, imprégnait
tout. Comme si c'était les requérants qui étaient
des insectes à éliminer. Beaucoup on eut des problèmes
respiratoires après." "Le canton d'Argovie est
en train d'enraciner une politique xénophobe vis à vis des
étrangers", enchaîne le journaliste. "Et pourtant,
la Suisse stipule dans sa constitution fédérale que la dignité
humaine doit être protégée et est garantie à
chacun la prise en considération de sa qualité d'être
humain. Malheureusement, ce qui est vécu aujourd'hui en Argovie
est le résultat d'une politique en matière d'asile voulue
par la Confédération à contre-courant des conventions
internationales ratifiées par la Suisse en rapport avec les droits
de l'Homme."
Françoise Kopf
Dans le canton de Soleure, les personnes noires frappées
d'une décision de non-entrée en matière (NEM) font
de plus en plus l'objet de traitements inadmissibles venant de fonctionnaires
de l'Etat. Nous constatons avec inquiétude que les actes hargneux
de méchanceté gratuite et de brutalité policière
se multiplient. Ce, en toute impunité et avec l'accord tacite de
la hiérarchie, informée par nos soins à plusieurs
reprises des faits. Certains policiers ou fonctionnaires de l'Etat "se
lâchent", déchargeant leur agressivité sur des
personnes pour lesquelles ils n'ont plus aucune considération.
Le récit de John* publié ci-dessous, un requérant
africain frappé d'une NEM, fait écho à des témoignages
que nous recevons de plus en plus fréquemment. (F. Kopf)
Le mercredi 7 septembre 2005, aux alentours de 20 heures, je me suis fait
arrêter dans la rue à Dulliken par deux policiers en uniforme
alors que je me rendais chez un ami. Ces deux hommes m'ont interpellé
et ils m'ont demandé où j'allais, à quoi j'ai répondu
que je me rendais chez un ami. Ils voulaient me contrôler, je leur
ai dit "Ok, no problem", qu'ils pouvaient me contrôler.
Ils ont trouvé mon natel que je m'étais acheté sept
jours auparavant et mon porte-monnaie qui contenait 20 francs. Je leur
ai donné la quittance pour le natel, pour prouver que je l'avais
bel et bien payé, mais rien à faire, ils ont gardé
l'argent et mon téléphone portable.
Directement en prison
Puis, ils m'ont dit que je devais passer la nuit à la prison d'Olten
parce que je séjourne illégalement en Suisse. J'aurais voulu
savoir leurs noms, mais ils n'avaient pas la plaquette avec leur identité
sur leur uniforme, du coup je ne sais pas à qui j'ai eu affaire.
Ils m'ont donc mis dans la voiture et emmené en prison. La nuit
s'est déroulée "normalement".
Le matin suivant, dont le jeudi 8 septembre, à 11 heures, la police
de la prison m'a mis dans la voiture direction, le juge de Soleure. Le
juge a statué sur mon cas en me disant que j'étais là
(en Suisse) illégalement et que je devais par conséquent
payer une amende de 160 francs, sans quoi je risquais deux mois de prison.
Après cela, la police de la prison m'a remis dans la voiture et
m'a ramené à la prison d'Olten. Il était environ
12 heures 30.
Des coups pour toute aide
Arrivé là-bas, de retour dans ma cellule, j'ai appelé
à l'aide de l'interphone en demandant du secours. Je ne me sentais
pas bien. Je leur ai dit, en leur spécifiant que j'avais besoin
de médicaments, je me sentais fiévreux. "Bitte",
j'ai dit, "I am sick, I need medecine". Par trois fois,
j'ai demandé de l'aide, et aucune fois ils n'ont daigné
me répondre. A ma quatrième tentative, je leur ai demandé
d'appeler la police pour moi. Et cette fois-ci, une réponse
Un homme de la prison a ouvert la porte et ils sont entrés à
trois.
Ils m'ont demandé pourquoi je les dérangeais, "tu
ferais mieux de rentrer chez toi, ici ce n'est pas chez toi".
Je leur ai répété que, s'il vous plaît, j'étais
malade et que j'avais besoin de soin, qu'il fallait appeler un médecin.
Et là, pendant une dizaine de minutes, ils m'ont frappé
(les trois hommes que je n'avais pas encore vus). Lorsqu'ils se sont arrêtés,
ils m'ont emmené dans une autre pièce à l'étage,
sans eau et sans toilettes. A ce moment-là, il était environ
13 heures. Ils m'ont laissé dans cette pièce, avec l'avant-bras
en sang et la douleur des coups, jusqu'à 17 heures. Je ne pouvais
rien faire, je suis resté là, j'ai enlevé une partie
de mes habits, j'avais chaud à cause de la fièvre, et je
me suis allongé sur mes vêtements (il y avait quand même
un lit à disposition dans la chambre).
Une attitude abjecte
A 17 heures, deux des hommes qui m'ont frappé ont ouvert la porte
et m'ont ordonné de sortir. Je suis donc sorti et descendu. Là,
ils m'ont rendu mon porte-monnaie mais pas mon portable (la police avait
certainement dû le garder), et mon billet de 20 francs coupé
en deux. Je leur ai demandé pourquoi je n'avais qu'une moitié
de billet, ils m'ont répondu que la police l'avait découpé
et gardé la moitié pour elle.
Je suis parti de la prison, avec ma moitié de billet en poche,
direction le commissariat de Olten, j'y suis arrivé autour de 17h30.
Là, j'ai demandé à parler au chef, qui est venu.
Je lui ai montré mon argent et mon avant-bras qui saignait. Je
lui ai expliqué la situation, ce qui s'était passé
avec la police ainsi qu'avec les gens de la prison qui m'avaient frappé.
Le chef de la police m'a répondu qu'il ne me croyait pas, je lui
ai dis d'appeler la prison puisqu'il ne me croyait pas. Il m'a redit qu'il
ne me croyait pas, je lui ai donc donné mon nom afin qu'il appelle
la prison pour savoir ce qui s'était passé. Comme il ne
me croyait toujours pas, je suis parti chez un ami.
Aucune considération
Le lendemain je suis allé au bureau de l'asile à 13h30 afin
de prendre rendez-vous avec un médecin, pour la fièvre et
pour mes blessures, mais la personne qui m'a répondu m'a dis que
tout le monde était pour le moment en pause et que je devrais repasser
à 14h00. Ne pouvant être là, je n'ai pu avoir mon
rendez-vous qu'aujourd'hui, mardi 13 septembre pour jeudi prochain, soit
le 15 septembre 2005.
Je ne sais pas les noms des gens qui m'ont traité de la sorte,
mais je les reconnaîtrais à coup sûr si je les voyais.
Les collaborateurs de la consultation du mardi ont pu constater la présence
d'une cicatrice sur mon avant-bras droit.
Témoignage recueilli le 13 septembre 2005 par une stagiaire de
IGA-SOS Racisme
*prénom fictif
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